titre

Séance solennelle du 23 avril 2002
Discours de réception
de Monsieur Michel Gilloire

LE THÈME DU VOYAGE DANS LES STALLES
DE LA CATHÉDRALE D'AMIENS

Extrait du recueil de Mémoires (2001-2004) de l'Académie d'Amiens, (dont ci-dessus image condensée de la couverture) : bien que la mise en page soit légèrement différente dans ce document, et que les illustrations aient été mises en couleur, nous avons essayé de conserver une pagination proche de celle de l'original, d'où les numéros de pages de 126 à 146.

          Avant de vous inviter à pénétrer par l'image dans le choeur de notre cathédrale, permettez-moi d'adresser mes remerciements aux membres de l'Académie des Sciences, Lettres et Arts d'Amiens qui m'ont jugé digne de siéger parmi eux.
           Pour l'ancien professeur d'histoire et de géographie que je suis, être admis au sein d'une institution dont l'existence a été officialisée par lettres patentes du roi Louis XV en 1750, cela confère à son travail un certain cachet d'authenticité. Il lui semble qu'en consacrant sa vie d'homme à parler des nations et des rois, des grandes découvertes et des chefs-d'oeuvre du génie humain, mais aussi hélas des guerres et des croisades, il ne s'est pas trompé dans sa vocation. En m'ouvrant les portes de votre Académie vous m'encouragez, mes chers confrères, à poursuivre dans la mesure de mes moyens les travaux qui ont été un des grands bonheurs de ma vie.
          Si j'ai choisi de traiter devant vous le thème du voyage dans les stalles, c'est d'abord par attachement à notre cathédrale. Cela ne signifie pas que j'ai parcouru le monde. Il est facile aujourd'hui de passer d'un continent à l'autre, mais j'appartiens à une génération qui avait moins de facilités ; seule l'Europe de Lisbonne à Stockholm, de Naples à Dublin m'a vu traverser son territoire et visiter nombre de ses cathédrales.
          Quoi de plus immobile qu'une cathédrale, même si certains aiment comparer ce genre d'édifice à une nef, à un vaisseau de pierre qui a jeté l'ancre depuis des siècles au creux d'une vallée  ? La nôtre n'est-elle pas amarrée aux berges de la Somme depuis 1220 ? C'est vrai, mais ce vaisseau-là, on peut le visiter, y revenir à loisir et c'est bien ce que j'ai fait depuis une vingtaine d'années. En 1982, j'ai troqué le lycée contre une cathédrale. Bien avant cette date, j'avais lu le célèbre livre de Ruskin, la Bible d'Amiens, traduction de Marcel Proust, publié pour la première fois en Angleterre en 1885.
          John Ruskin est né à Londres en 1819 et décédé à Coniston en 1900. Fils unique de parents fortunés, il avait reçu une éducation propre à épanouir tous ses talents, qui étaient grands. Il a été non seulement un peintre, mais aussi un historien de l'architecture et un critique d'art qui a eu beaucoup d'influence sur la société victorienne. Il a aussi beaucoup voyagé, parcourant l'Europe en tous sens. Il n'a pas manqué de pointer quelques chefs-d'oeuvre qui, selon la formule banale des guides de commerce, "méritent le détour".

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          Permettez-moi de citer ce qu'il écrit à la page 255 de l'édition de La Bible d'Amiens : "Quoi que vous vouliez voir à Amiens ou soyez forcé de laisser de côté sans l'avoir vu, si les écrasantes responsabilités de votre existence et la locomotion précipitée qu'elles nécessitent inévitablement vous laissaient seulement un quart d'heure sans être hors d'haleine pour la contemplation de la capitale de la Picardie, donnez-le entièrement au choeur de la cathédrale. Les bas-côtés et les porches, les fenêtres en ogive, et les roses, vous pouvez les voir ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel ouvrage de menuiserie, vous ne le pouvez pas. C'est du flamboyant dans son plein développement, juste au moment où le XVè siècle vient de finir. Cela a quelque chose de la lourdeur flamande mêlée à la plaisante flamme française, mais sculpter le bois est la joie du Picard depuis sa jeunesse et autant que je sache, jamais rien d'aussi bon n'a été taillé dans les bons arbres d'aucun pays du monde entier." Voilà, l'essentiel est dit. Si vous passez par Amiens et ne disposez que de quinze petites minutes, allez voir les stalles dans le choeur de la cathédrale. C'est, selon Ruskin, le chef-d'oeuvre le plus indiscutable que possède notre ville. Vous avez remarqué que Ruskin emploie le mot "menuiserie", celui-ci n'était pas en usage à l'époque de la construction des stalles, au début du XVIè siècle, soit de 1508 à 1519. Les artisans du bois, outre les charpentiers, étaient les huchers. Ce sont eux qui ont construit les stalles en y introduisant des assemblages invisibles qui font encore l'admiration des professionnels de notre temps. Ont-ils aussi travaillé à la décoration ? Ce que nous appelons aujourd'hui sculptures en haut-relief ou en ronde-bosse était l'apanage des entailleurs. Le chapitre avait fourni un programme iconographique tiré des premiers livres de la Bible. Autrefois les sujets des miséricordes étaient profanes et indépendants les uns des autres. Tout rapport avec l'Ecriture Sainte à un tel emplacement était interdit par les conciles.
Nos bons Picards n'en ont tenu aucun compte. Les stalles d'Amiens sont les premières où l'on peut suivre un récit continu réparti sur plusieurs miséricordes. Pour les volumes de moindre importance, tels les appuie-main ou les culs-de-lampe du dais, les entailleurs ont pu laisser libre cours à leur imagination, ne se faisant pas faute de croquer gens de ville et gens de métier qui les entouraient.

Plan des stalles
          A l'intention des personnes qui souhaiteraient retrouver sur place les personnages dont je vais parler, je donne ici un plan numéroté tel qu'il a été établi par les chanoines Jourdain et Duval dans leur ouvrage Les stalles de la cathédrale d'Amiens, publié vers 1843 dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de Picardie.
Ce plan a été complété par Georges Durand, auteur de l'ouvrage monumental : Monographie de l'église Notre-Dame cathédrale d'Amiens, 3 vol., Mémoires de la même société (1901-1903). G. Durand a ajouté des lettres pour identifier les passages qui mènent aux stalles hautes en interrompant la continuité des stalles basses. Les parois de ces passages sont surmontées de rampes dont les sujets complètent les histoires évoquées sur les miséricordes. La numérotation commence avec la maîtresse stalle du côté sud, donc à droite de l'entrée du choeur et se

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poursuit jusqu'au n° 31; on revient ensuite par les stalles basses jusqu'à la même entrée du choeur, pour recommencer du côté nord, en procédant de la même façon.
Les auteurs cités plus haut n'ont pas manqué de faire des émules. Récemment, des membres de la Société des Antiquaires de Picardie ont privilégié des études par thèmes sur le costume, les métiers, l'architecture dans les stalles. J'ai moi-même traité des repas. Les textes ont été publiés dans le Bulletin de la Société des Antiquaires de Picardie.
Plan des stalles Note pour l'utilisation du plan des stalles :
Chaque stalle porte un numéro qui est aussi celui de la miséricorde correspondantc. Dans le texte, celle-ci est désignée par la lettre M suivie d'un numéro (Exemple : M 5 pour Abraham et Isaac en chemin). Les lettres A à L désignent les jouées, panneaux sculptés limitant les rangées dc stalles, y compris pour les passagcs menant aux stalles hautes. Elles désignent aussi les rampes sculptées surmontant ces jouées (Exemple : rampe E 32, Jacob, Léa, Rachel). Les appuie-main situés sur les parcloses séparant deux stalles voisines portent les numéros de ces deux stalles (Exemple : le Pèlerin 82-83)

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Le Pélerin             Le thème du voyage ne me semblant pas avoir été exploité, j'ai emboîté le pas à ce sympathique pèlerin qui pouvait peut-être m'entraîner sur des chemins inexplorés. Techniquement, c'est un appuie-main, c'est à dire un sujet en relief, fixé sur une parclose, cette séparation verticale entre deux stalles contiguës. Les chanoines, parfois âgés ou perclus, devant néanmoins se lever ou se mettre à genoux plusieurs fois au cours d'un office, avaient besoin d'un point d'appui pour soulever leur corps fatigué.
Un pèlerin, c'est par définition, un homme qui marche à pied. Mais comme il est vêtu d'une longue robe et qu'il est à genoux, nous ne verrons pas ses brodequins.
En réalité, c'est une astuce de l'entailleur, car l'appuie-main doit être solidement fixé sur la parclose et cette fixation est ici parfaitement dissimulée. Par contre, on nous montre tout l'accoutrement traditionnel. D'abord le chapeau qui protège aussi bien de la pluie que du soleil, mais ici les bords sont cassés. Ah! ces mains canoniales, en ont-elles fait des ravages en prenant appui sur ces têtes secourables ! Malheur à celles dépourvues de couvre-chef ou, pire encore, appartenant à une personne du sexe, comme on disait autrefois dans le jargon ecclésiastique.
Par-dessus sa robe, notre homme a passé une pèlerine à large col rabattu qui couvre les épaules et la poitrine. Il tient dans la main droite un bourdon, le bâton traditionnel du pèlerin, qui est une aide pour la marche et quelquefois une arme pour la défense. De l'autre main il égrène un gros chapelet ou patenôtre dont on ne voit que sept grains. Sur le dos il porte en bandoulière une sorte de gibecière en cuir tressé dans laquelle il peut enfermer quelques provisions, car dans certaines contrées, les étapes peuvent être longues.
           Mais au fait, sur quelle route ce pèlerin chemine-t-il ? Il y a peu de chance que ce soit celle de Jérusalem, rendue trop aléatoire depuis l'avancée musulmane sur les rives de la Méditerranée. Alors est-il Romieu ou Jacquaire ? Portait-il à son chapeau les clés du Prince des Apôtres ou la coquille de Jacques le Matamore, le tueur de Maures ? Depuis que la reconquête de l'Espagne a commencé, la route de Compostelle est de plus en plus fréquentée. Mais à part ces trois destinations prestigieuses, les lieux de pèlerinage se sont multipliés en Europe en même temps que l'apparition de reliques dont on se gardera bien ici de discuter l'authenticité. La vénération de celles-ci n'est pas toujours le seul motif de pèlerinage. Notre homme peut accomplir un voeu prononcé dans un moment de dévotion exaltée ou dans un instant de péril extrême ; c'est alors l'obéissance ou la reconnaissance qui le font marcher. Mais c'est peut-être aussi un homme qui a

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eu la main lourde dans un moment de colère. Le pèlerinage est alors une sanction en même temps qu'une expiation. Le geste malheureux, peut-être irréparable, se paie maintenant par des mois, voire des années de marches éreintantes, de souffrances physiques, sinon de danger dans des régions peu sûres.
L'éloignement, la fatigue, le froid, la bourrasque, voire l'éclair meurtrier avaient des vertus rédemptrices bien oubliées dans notre monde moderne. Pourtant ce genre de pèlerinage n'a pas complètement disparu. Il y a encore de nos jours des marcheurs sur le chemin de saint Jacques, qui s'écartent des grandes routes pour reprendre les sentiers d'autrefois et se retrouver face à eux-mêmes, loin du tumulte des villes.
Venons-en maintenant aux miséricordes.

Arche de Noé M1

           Il me paraît significatif que la stalle n°1, la maîtresse stalle à droite de l'entrée du choeur, réservée en principe au doyen du chapitre, nous pré­sente sur sa miséricorde l'Arche de Noé.
Qui ne connaît l'histoire de cet homme juste chargé de sauver du déluge quelques représen­tants d'une humanité qui avait vite déçu son créateur ?

" Yahvé vit que la méchanceté de l'homme était grande sur la terre et que son coeur ne formait que de mauvais desseins à longueur de journée " (Gen. VI-5). Il n'y a donc rien de nouveau sous le soleil, comme le dit l'Ecclésiaste dans le prologue de son livre.
Arche de Noé
Alors Yahvé va employer les grands moyens : 40 jours et 40 nuits de pluies incessantes submergeant les plus hauts sommets pour faire disparaître cette engeance corrompue. Pourtant tous les hommes ne sont pas coupables, ainsi Noé et sa famille. Ceux-ci survivront à l'inondation, grâce à un bateau dont Yahvé ordonne la construction en fixant lui-même les dimensions. Reprenons le texte de la Genèse. Yahvé dit à Noé : " Entre dans l'arche car je t'ai vu seul juste à mes yeux parmi cette génération. De tous les animaux purs, tu prendras 7 paires, le mâle et sa femelle, pour perpétuer la race sur toute la terre ".
L'inondation dura 150 jours pendant lesquels l'arche se balança au gré des flots, mais s'est-elle déplacée ? La Bible est muette sur la réponse. L'arche était un radeau de survie, pas un moyen de navigation.
Quand la terre fut asséchée, les hommes proliférèrent de nouveau sans s'être beaucoup amendés. Yahvé décida alors de se choisir un peuple. Un peuple qui n'aurait pas d'autre dieu que Lui. Un peuple qui serait au milieu de la masse humaine le témoin de sa puissance, mais aussi de sa bonté. Un peuple élu.

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Abraham et Isaac M 5

           Il y avait du côté de la Basse Mésopotamie un homme juste, un patriarche nommé Abram. C'est lui que choisit Yahvé, mais il entendait bien éprouver d'abord sa fidélité. Abram c'est le premier mono­théiste. Il ne sait faire qu'une chose : répondre oui aux ordres de Yahvé. Quitter Ur en Chaldée, sa terre natale, marcher vers l'ouest, autant dire vers l'inconnu, avec femme, neveu, serviteurs et troupeaux. Cette fidélité lui valut un changement de nom. L'Eternel lui dit : " On ne t'appellera plus Abram, mais Abraham, car je te fais père d'une multitude de nations ". L'inconnu, c'est le pays de Canaan où il lui a fallu se faire une place, tout en gardant dans son coeur le regret lancinant de ne pas avoir de descendance directe, car sa femme Sarah était stérile. Il y a bien eu Ismaël qui est né de Agar, l'Egyptienne que Sarah lui avait donnée comme deuxième épouse, mais ce n'était pas vraiment son fils. Abraham venait d'avoir 99 ans, un bel âge pour un arpenteur de désert, quand Yahvé l'imprévisible lui a fait une promesse : " Tu auras un fils et sa descendance sera innombrable comme les étoiles du ciel ". Cette promesse a fait rire Sarah, mais elle a eu tort. Malgré son grand âge, elle a eu un fils, Isaac, et c'est lui qui est là, derrière son père prêt à partir avec les autres. Pourquoi ce départ ? Encore un ordre de Yahvé : " Prends ton fils, ton unique, celui que tu chéris, Isaac, et va-t'en au pays de Morya et là, tu l'offriras en holocauste sur une montagne que je t'indiquerai " (Genèse XXII-2). Il a fallu trois jours de marche pour atteindre le lieu désigné par Yahvé. Le temps pour Isaac de s'interroger : Mon père emporte du bois pour l'holocauste, mais où est la victime ? Le temps pour Abraham de méditer : Que veut encore Yahvé ? Mais pour lui, il n'est pas question de se soustraire à l'ordre du Très-Haut.

Abraham et Isaac
Voyage placé sous le signe de l'obéissance, voire de l'abnégation, mais l'angois­se et la tristesse doivent tarauder le coeur du patriarche. Seuls les serviteurs avancent avec l'esprit libre, n'étant pas concernés par le drame qui se prépare.
           Le mont Morya étant en vue, Abraham fit décharger l'âne et ordonna à Isaac de porter le bois, puis il dit aux deux serviteurs : " Restez ici avec l'âne, moi et l'enfant nous allons jusque là pour adorer, puis nous reviendrons vers vous ". La marche à pied continue pour le père et le fils gravissant la montagne. Isaac, chargé du bois, porte une tunique relativement simple, tandis qu'Abraham a un vêtement plus ample, mais il porte aussi un glaive à la ceinture et une torche allumée dans la main gauche.

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Les deux serviteurs et l'âne M 7

           Les deux serviteurs sont restés sur place et leurs vête­ments ne sont pas moins bien traités que ceux du patriarche. L'un deux tend le bras, sem­blant montrer la direction dans laquelle le père et le fils com­mencent leur ascension. En serviteurs disciplinés, ils n'ont pas posé de question. Les deux principaux personnages s'étant éloignés, l'entailleur a eu toute latitude pour montrer l'âne dont l'avant-train est remarquablement traité. C'est une des meilleures figures animales de nos stalles.

les deux serviteurs et l'âne

           Le dénouement est connu. Abraham a suivi jusque là les ordres de Yahvé. Le bois est disposé sur un autel en pierre pour consumer la victime. Isaac est agenouillé sur ce bois. Abraham, glaive en main, va accomplir le geste sacri­ficiel quand un ange retient au dernier moment le bras du patriarche. Yahvé sait maintenant que celui-ci est capable d'aller jusqu'au bout de sa fidélité. Grâce à un bélier qui s'est pris les cornes dans un buisson, l'holocauste aura bien lieu, le bois sera consumé et les serviteurs patients verront le père et le fils descendre de la montagne, sans souffler mot de leur aventure.

Abraham et Eliézer M 10

           Pour nos deux héros, les années ont passé et Abraham est devenu bien vieux. Isaac est en âge de se marier, car il doit assurer la descendance promi­se par l'Eternel, mais il n'est pas question qu'il parte à l'aventure se chercher une épouse.
Abraham et Eliézer
Abraham appelle le plus ancien de ses serviteurs, Eliézer. Abraham l'envoie dans son pays d'origine, la Chaldée, et lui fait jurer de respecter ses consignes. C'est la façon dont Eliézer, qui est à droite et nu-tête, prête ce serment qui doit retenir notre attention. Il a mis un genou à terre et tend le bras droit, mais où est la main ? Abraham lui dit : " Mets ta main sous ma cuisse et jure de ne pas choisir pour épouse à mon fils aucune des filles des Cananéens, mais de partir dans le pays où sont mes parents et de prendre là une femme pour mon fils Isaac ". Il semble bien que les entailleurs ou les chanoines qui les dirigeaient n'ont pas osé placer la main d'Eliézer sous la cuisse; elle est visible au-dessus.

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Pourtant les chanoines Jourdain et Duval ajoutent ce commentaire : " Sachons gré au tailleur d'images de ne pas avoir omis le geste de prestation du serment, il est significatif aux yeux de tous les Pères de l'Eglise. Abraham ordonne au serviteur de mettre sa main sous sa cuisse, dit sain Grégoire, par ce que de ce membre doit sortir la chair de celui qui, par son humanité, sera son fils, et par sa divinité son Seigneur ". Ce que ne disent pas nos pudiques chanoines mais que précise en note la Bible de Jérusalem, c'est que placer la main sous la cuisse, c'est toucher symboliquement les parties génitales. Voilà un voyage qui commence sous le signe d'une singulière procuration...

Départ d'Eliézer M 11

           Eliézer a choisi dix chameaux dans les troupeaux de son maître. On peut les compter sur la miséricorde mais ces animaux sont-ils bien des chameaux ? Nous sommes loin de la véracité de l'âne, animal familier dans nos pays, mais n'en demandons pas trop. Eliézer pense peut-être en lui-même qu'il eût été plus simple d'aller un peu moins loin. Il ne doit pas manquer de jolies filles au pays de Canaan, mais il a prêté serment - et de quelle façon ! - et il n'est pas homme à tromper son maître. D'ailleurs celui-ci a bien fait les choses.

Départ d'Eliézer

Observez les coffres sur les chameaux, ils contiennent les cadeaux offerts à la future épouse et à ses parents, coffres à couvercle bombé garnis de lanières entrecroisées. A droite, d'autres chameaux portent des paniers contenant sans doute les vivres nécessaires pour traverser des régions peu hospitalières.
Eliézer marche à pied à côté de la caravane. Sur un des chameaux, derrière lui, il y a un curieux petit personnage encapuchonné, sans doute un des serviteurs emmenés pour s'occuper de dix bêtes assez rétives.

La halte au puits et l'apparition de Rébecca M 12

Rebecca au puits
           Le désert est propice à la méditation et tout en cheminant Eliézer se demandait comment il pourrait accomplir sa mission. En Israélite fidèle, il a prié Yahvé de lui envoyer un signe pour reconnaître la jeune fille prédestinée. Un soir il fit reposer ses bêtes près d'un puits aux abords d'une ville où résidait Nahor, frère d'Abraham.

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Il savait donc qu'il était bien arrivé en Chaldée. C'est le puits, avec son eau fraîche si précieuse pour le voyageur, qui seront les signes attendus par Eliézer. On était à la tombée du jour, à l'heure où les femmes ont l'habitude de sortir pour puiser l'eau.
C'est la scène saisie par l'entailleur. Le puits est complet : margelle, poulie, corde, seau et, devant, une petite auge qui sert d'abreuvoir. Eliézer est à droite, tête nue, un genou à terre, car il a renouvelé sa prière et il connaît maintenant la question qu'il doit poser. Les bêtes sont en arrière, gardées par le petit serviteur. A gauche apparaît un nouveau personnage appelé à jouer un rôle capital ; c'est une jeune fille, Rébecca, fille de Bétouël, un des neveux d'Abraham.
           Le signe demandé à Yahvé par Eliézer était celui-ci : " la femme qui, à ce puits, acceptera de me donner à boire sera celle que je suis venu chercher pour le fils de mon maître ". Rébecca n'a pas spontanément offert à boire à ce voyageur inconnu. En jeune fille bien éduquée, elle garde une certaine retenue et s'apprête à rentrer chez elle. Mais voilà que le voyageur se relève, va vers elle et lui demande à boire. La jeune fille acquiesce aussitôt en lui disant: " Bois, mon seigneur " et abaissant la cruche sur sa main, elle lui permet de se désaltérer.
           Non seulement Rébecca a fait le geste symbolique attendu par Eliézer, mais elle a de plus offert de tirer de l'eau pour abreuver les chameaux, c'est pourquoi elle remplit l'auge devant le puits.

Eliézer et les cadeaux M15

           Eliézer n'a plus aucun doute, cette jeune et belle personne est bien celle choisie par Yahvé pour épouser Isaac. Tant de bonne grâce mérite sur le champ un geste de gratitude. Il a ouvert l'un des coffres et en tire des bracelets et un collier.

Eliézer et les cadeaux
           A la miséricorde suivante Rébecca s'est avancée devant le puits et reçoit d'Eliézer les bijoux qu'il vient de prendre. Les choses vont aller beaucoup plus loin, mais les relater ici nous entraînerait hors de notre sujet. Notons que Rébecca est rentrée chez elle et a tout raconté à ses parents, lesquels envoient aussitôt leur fils Laban inviter l'étranger à venir dans leur maison. Celui-ci aura alors tout le loisir d'expliquer sa mission et de présenter aux parents les cadeaux qui leur sont destinés.
           Les parents de Rébecca ayant donné leur consentement et celle-ci acceptant de devenir l'épouse d'Isaac sans d'ailleurs le connaître, il faut se préparer au voyage de retour et pour Rébecca quitter les siens et la maison de son enfance, ce qui ne peut se faire sans émotion.

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Départ de Rébecca M 17

           C'est ce départ difficile qui est représenté sur la miséricorde n°17. Rébecca a pu être flattée d'avoir été choisie par un personnage de sa parentèle dont on sait par le récit du ser­viteur et par les cadeaux somp­tueux qu'il a étalés que non seulement ce parent possède de grands biens, mais qu'en plus il bénéficie de la protection parti­culière du Très-Haut. Il n'en est pas moins vrai que Rébecca doit consentir main­tenant à quitter sa famille. Elle est déjà loin, l'insouciante jeune fille qui penchait sa cruche pour faire boire un voyageur inconnu; c'est aujourd'hui une jeune femme éplorée, qui a tout de même gardé son riche costume, mais qui a jeté un voile sur sa tête pour mieux cacher ses larmes. Le jeune homme qui s'avance à gauche est son frère Laban que nous retrouverons plus tard, il est venu lui faire ses adieux, tandis qu'à droite Eliézer tend les bras vers Rébecca, comme pour l'accueillir et la faire entrer dans son nouveau destin.

Depart de Rebecca
Entre ces deux derniers personnages apparaît une femme plus âgée, qui fait partie de la suite de Rébecca, puisque la Genèse nous dit que, pour ce long voyage, elle est accompagnée de sa nourrice et de ses servantes.
Une jeune femme fait donc route vers de nouveaux horizons, où elle sera épouse et mère. Au pas lentement cadencé de sa monture, Rébecca a dû peu à peu sécher ses larmes et rêver à cet homme de quarante ans qui l'attend là-bas, au-delà des collines. Malheureusement, nous ne saurons rien de leur rencontre.
           Très prosaïquement, l'entailleur nous montre Rébecca sur le point d'être mère, mais cette grossesse ne va pas sans inquiétude. En effet, deux jumeaux s'entrechoquaient dans son sein au point qu'elle consulta le Seigneur. Celui-ci expliqua : " Deux races sont dans tes entrailles. Deux peuples en sortiront, dont l'un surmontera l'autre et le plus grand servira le plus petit " (Genèse XXV 21­23).
Quand on lit avec attention l'Ancien testament, on reste stupéfait devant le nombre de conflits qui ont opposé dès les origines les peuples du Proche Orient, mais c'est peut-être pour nous préparer à mieux comprendre les situations actuelles dans ce carrefour des trois monothéismes.
Quant à moi, pour l'intelligence de ce qui va suivre, je n'ai pas voulu esquiver la rivalité des deux frères, Esaü et Jacob, dont le morceau de bravoure est l'épisode fameux du plat de lentilles.
           Esaü est né le premier, fort, velu et roux. Jacob, venu en second, est plus délicat. Devenu adulte, Esaü est un chasseur habile et, parce qu'il rapporte du gibier, il est le préféré de son père Isaac. Jacob est un homme de moeurs plus douces et surtout il est le préféré de Rébecca. Il a déjà obtenu d'Esaü la cession de son droit d'aînesse contre un plat de lentilles, un jour où Esaü était affamé

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en rentrant de la chasse. L'épisode est bien connu, mais ce n'est pas suffisant.
           Il est important qu'Isaac confirme ce droit d'aînesse par une bénédiction solennelle. Or il est devenu bien vieux et, de plus, il est aveugle. Esaü compte bien obtenir cette bénédiction, malgré son marché avec Jacob, en offrant à son père un exceptionnel plat de venaison. Ceci ne fait pas l'affaire de Rébecca. S'ensuit alors de la part de celle-ci et de Jacob, toute une mise en scène pour usurper la fameuse bénédiction qui est un des plus beaux exemples de fourberie de toute la littérature biblique. Profitant de l'absence d'Esaü parti à la chasse, c'est Jacob qui présente à son père un ragoût de chevreau. Quant à Rébecca, elle apporte une coupe et un pichet, de quoi lever les dernières hésitations de ce pauvre Isaac. La colère d'Esaü quand il découvrit la supercherie fut d'une telle violence que la vie de Jacob fut en danger. Devant cette réaction prévisible, Rébecca ne trouva qu'une solution : envoyer Jacob chez son oncle Laban sous prétexte que Jacob était en âge de se trouver une épouse.

Le départ de Jacob M 27

           On notera la différence entre le cérémonial employé par Abraham voulant trouver une épouse pour Isaac et le départ solitaire et précipité de Jacob, départ qui s'apparente une fuite.

Le départ de Jacob

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Rencontre de Jacob et de Rachel M30

           Justement en poursuivant sa route Jacob rencontre près d'un puits des bergers avec leurs troupeaux et il se renseigne auprès d'eux ; la chance lui sourit : ils sont de Harrân, la ville où réside son oncle Laban. D'ailleurs voici une de ses filles qui arrive au puits avec son troupeau, mais Jacob n'a vu que la bergère et son coeur fut pris à jamais.

Rencontre de Jacob et de Rachel

Rachel - car c'est elle - l'a déjà saisi par le poignet pour le conduire vers son père. Les personnages à droite sont les bergers qui portent sur les épaules le chaperon encore en usage au XVIè siècle chez les gens de la campagne. L'un d'eux tient une houlette, l'autre joue de la musette, sorte de cornemuse rustique.
           L'accueil de Laban fut beaucoup moins chaleureux. Nous l'avons déjà rencontré à la miséricorde 17, lors du départ de sa soeur Rébecca. Mais bien des années avaient passé, Laban avait vieilli, il n'était pas riche, il avait des fils et deux filles Léa et Rachel et ce neveu qui arrivait les mains vides était d'abord une bouche de plus à nourrir. De plus Laban avait aussi des principes. Jacob souhaitait épouser la cadette Rachel et pour cela il accepta de travailler gratuitement pour son oncle durant sept ans, mais les principes imposaient qu'on mariât d'abord l'aînée, quitte à enivrer le jeune époux le soir de ses noces. Le lendemain Léa, l'aînée, occupait la place de Rachel dans le lit conjugal. Apparemment sans rancune, Jacob accepta de travailler encore sept ans, toujours sans salaire, pour obtenir l'élue de son coeur. Les principes permettaient aussi que les servantes aillent remplacer leurs maîtresses dans le lit conjugal pendant les périodes de stérilité. C'est ainsi que notre Jacob se retrouva avec 13 enfants, 12 garçons et une fille, Dina, qui avait donc 12 frères pour répondre de son honneur.

Rampe E 32 - Jacob, Rachel, Léa

           Depuis que Jacob est arrivé chez son oncle Laban, voilà vingt ans que nous n'avons pas voyagé, il est temps de reprendre, sinon la route, du moins les pistes qui mènent de l'Euphrate vers la Méditerranée, c'est-à-dire le pays de Canaan.

Jacob Rachel Léa Quittons pour un temps les miséricordes; observons une de ces rampes (rampe E sur le plan). Voici au bas de la rampe Jacob avec ses femmes, Léa qui nous tourne le dos et, de face, Rachel la bien aimée. Jacob vu de profil a vieilli et lui aussi porte la barbe. Ses relations avec Laban se sont dégradées. Il a encore travaillé six ans auprès de Laban pour accroître son propre cheptel - vingt ans au total - , mais les procédés qu'il a employés ne sont peut-être pas d'une parfaite honnêteté. Il est écrit dans la Genèse : " Jacob vit à la mine de Laban qu'il n'était plus avec lui comme auparavant ".

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Et là-dessus Yahvé a renchéri, apparaissant à Jacob : " Retourne au pays de tes pères, dans ta patrie, et je serai avec toi "(Genèse XXXI 3).

Rampe E 32 Les troupeaux de Jacob

           Jacob a décidé de partir en secret avec toute sa maisonnée et tous ses biens. C'est ce qu'il était en train d'expliquer à ses femmes et nous retrouvons ici, tout à fait à droite, le groupe de la vue précédente, mais observé dans l'autre sens. Au milieu de la rampe, deux chevaux chargés chacun de deux coffres et conduits à la main par des serviteurs chapeautés. Le groupe de gauche rassemble un chameau, un boeuf, un bélier avec deux autres serviteurs. D'autres animaux, en particulier des brebis, sont répartis sur la rampe.

Les troupeaux de Jacob

Rampe E 32 Laban et le messager

           Voici un des groupes les plus célèbres de nos stalles, au sommet de la même rampe. Un messager apporte à Laban la nouvelle du départ furtif de son neveu, avec tous les siens. Laban est à gauche, vieillard barbu, appuyé sur un bâton noueux. Bien plus intéressant est le personnage à droite qui se découvre devant Laban, laissant voir ses cheveux emprisonnés dans une résille. Rien que par son costume, il se distingue des autres personnages rencontrés jusqu'ici.

Laban et le messager C'est un costume fait pour la marche ou pour monter à cheval, donc pas de robe longue, mais une tunique assez courte. C'est un homme qui doit pouvoir passer partout sans être arrêté, c'est pourquoi il porte l'épée. Il arbore aussi sur sa poitrine, du côté gauche, une petite plaque en forme d'écusson ; elle indique sa fonction de messager. Cette plaque était portée à l'époque de Louis XII, roi de France, au temps de la construction des stalles, par les messagers des villes et des grands personnages. Un moulage de ce groupe est au Musée postal à Paris, car ce messager est l'ancêtre de tous les porteurs de nouvelles, facteurs ou préposés.

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Jacob et Laban M 32

           Selon la Bible, Laban rassembla ses frères et poursuivit Jacob durant sept jours pour finalement l'atteindre au mont Galaad où celui-ci avait planté sa tente. Laban est à gauche, entouré d'hommes armés portant casques et cuirasses ; Jacob pose sa main droite sur sa poitrine comme pour se justifier, tandis que Léa et Rachel conversent à l'extrême droite. Les deux hommes firent la paix et Jacob continua son chemin. En passant par Ephrata - aujourd'hui Bethléem - il eut la douleur de perdre Rachel qui mourut en donnant naissance à Benjamin, son deuxième fils, le premier étant le célèbre Joseph que nous allons retrouver bientôt. Enfin Jacob arriva chez son père Isaac qui résidait à Hébron - aujourd'hui en territoire palestinien. Là un nouveau malheur l'attendait. Isaac, " rassasié de jours " - il avait 180 ans - n'allait pas tarder à rendre l'âme.

Esaü, réconcilié avec son frère, aida celui-ci à ensevelir leur père et ils l'inhumèrent près du tombeau d'Abraham qui rend Hébron si cher au coeur des juifs. Voilà un voyage de retour placé sous le signe du deuil mais aussi du pardon. Les deux frères se séparèrent car ils avaient l'un et l'autre de grands troupeaux et donc besoin de grands espaces pour pâturer. Esaü gagna la montagne de Seïr, devenue depuis Edom, au sud de la Mer Morte. Jacob resta au pays de Canaan, entre le Jourdain et la côte méditerranéenne. Il ne reprendra la route que bien plus tard pour retrouver Joseph en Egypte.
Jacob et Laban
           Jacob avait une préférence marquée pour ce Joseph, le fils aîné de Rachel. Nos bons chanoines du XVIè siècle sont tombés dans le même travers, consacrant 47 miséricordes sur 110 à Joseph, sans compter les sujets en ronde-bosse sur les rampes.
Une préférence trop marquée pour un enfant entraîne la zizanie au sein d'une famille. Joseph n'a rien fait pour atténuer l'animosité de ses demi-frères, nettement plus âgés que lui. Présentement, ceux-ci font paître leurs troupeaux du côté de Sichem. Jacob envoie Joseph prendre de leurs nouvelles, mais ajoute quelques recommandations de prudence, car il sait que les aînés sont mal disposés envers ce gamin, toujours richement vêtu et qui prétend avoir des songes lui révélant un destin exceptionnel. Il n'empêche que certains d'entre eux, excédés par la vanité de Joseph, envisagent de le mettre à mort et de jeter son corps dans une citerne. Mais Ruben, fils de Léa et leur aîné à tous, se sent une responsabilité vis à vis de son père et obtient que Joseph, dépouillé de ses vêtements, sera seulement abandonné dans une citerne sèche, sans geste meurtrier.

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Rampe D 41 Joseph dans la citerne

Tous ceux d'entre nous qui ont l'expérience des voyages savent qu'on est toujours à la merci d'un accident. Mais ce n'est pas pour l'anecdote que j'ai inséré cette diapositive représentant Joseph à moitié enfoncé dans la citerne. Remarquez qu'au pied de celle-ci gît la belle tunique qui sera trempée dans le sang d'un chevreau,

Joseph dans la citerne

avant d'être présentée à Jacob pour lui faire croire que son fils préféré a été victime d'une bête sauvage.L'inquiétant n'est pas là, c'est que les deux mau­vais frères qui enfoncent Joseph, ont perdu leur tête. Il y a juste un siècle, Georges Durand signalait dans sa monographie que l'une des têtes était cassée. Aujourd'hui, la deuxième tête a disparu. Voilà un triste exemple de la fragilité de ces sculptures en ronde-bosse sur les rampes, bien plus exposées que les miséricordes plus massives et mieux protégées. On ne peut refuser aux touristes la visite des stalles, mais celle-ci exige une vigilance de tous les instants.

Les frères de Joseph et les Ismaëlites M 41

           Le mauvais coup contre Joseph est accompli. A droite, les neuf frères de Joseph autour d'une table. Pourquoi neuf ? Ruben, l'aîné est parti prévenir son père. Joseph est dans la citerne. Benjamin, le plus jeune, est resté à la maison. Qui sont maintenant ces hommes qui arrivent à gauche, avec leurs montures ? Ce sont des marchands ismaélites qui parcourent le Proche-Orient pour faire du commerce. Autrement dit, des caravaniers, autre façon de traverser les pays peu peuplés, voire désertiques. Leur ancêtre éponyme Ismaël, rappelons-nous, était le fils d'Abraham et de Agar, la servante égyptienne. S'ils font le commerce des aromates, de l'encens et de la myrrhe qui est une résine aromatique, ils ne dédaignent pas de faire aussi le trafic d'esclaves.

Les frères de Joseph et les Ismaëlites

Belle occasion pour les frères de Joseph de se défaire de celui-ci. Plutôt que d'avoir sa mort sur la conscience, il est plus avantageux de le vendre et de se partager vingt pièces d'argent.

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Joseph emmené en Egypte M 43

           Marché conclu, Joseph est tiré de sa citerne encore visi­ble à gauche et il entame maintenant une longue marche à pied vers l'Egypte, c'est à dire vers la servitude. Au cours de ce trajet, sous un soleil brûlant, avec la mer à droite et le désert à gauche, Joseph a eu tout le temps de remâcher son amertume. Finies la tendresse de Jacob, les belles tuniques brodées et la douceur de la maison paternelle. Au fond, il ne lui reste que deux choses, sa jeunesse et cette étrange faculté de pouvoir interpréter les songes. Là réside la clé d'un destin fabuleux, mais dans l'immédiat, Joseph n'a devant lui qu'un horizon monotone où l'air surchauffé fait surgir des mirages.

Joseph emmené en Egypte

           Arrivés en Egypte, nos deux marchands n'eurent aucune peine à trouver un acquéreur pour cet esclave jeune et doté d'une belle figure, d'autant qu'ils allèrent directement à la cour du Pharaon. Là ils s'adressèrent à Putiphar, chef de la garde royale.
Celui-ci n'aurait pas tardé à découvrir les qualités domestiques de son nouveau serviteur au point de lui confier l'administration de sa maison, d'en faire une sorte d'intendant, mais sans le vouloir Joseph fit naître de mauvais désirs dans le coeur de la femme de son maître. Alors Joseph connut la prison. Il y côtoya des officiers de la maison de Pharaon, punis pour des fautes diverses ; il expliqua leurs songes nocturnes. L'un d'eux échappera à la potence et rentrera en grâce auprès de son maître comme Joseph le lui avait prédit. Un autre sera pendu pour malversations.
           A son tour, le Pharaon eut des songes. Tout le monde connaît l'épisode des sept vaches grasses et des sept vaches maigres sortant du Nil, les secondes se jetant sur les premières pour les dévorer. Les vaches maigres peuvent paraître plutôt replètes.
           C'est que, en Picardie, quand s'éloignent les calamités, on oublie assez rapidement les années de vaches maigres. Quant à Pharaon, il demeura fort troublé et aucun devin officiel ne fut en mesure de lui apporter une explication convaincante. Alors le grand échanson se souvint de Joseph, toujours en prison, et l'amena devant son maître. Joseph n'eut aucune peine à expliquer les songes royaux. L'Egypte allait connaître sept années d'abondance, suivies de sept années de famine. Il fallait d'urgence profiter des années d'abondance pour emplir les greniers afin de moins souffrir de la famine. Le Pharaon fut très admiratif et dit à Joseph : " Après que Dieu t'a fait connaître tout cela, il n'y a personne d'intelligent et de sage comme toi. C'est toi qui seras maître du palais. Vois : je t'établis sur tout le pays d'Egypte " et il lui en donna les insignes.

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Le char de Joseph Stalle 56

           Quelques versets plus loin, la Bible ajoute : " il le fit monter sur le meilleur char qu'il avait après le sien ". Ne cherchez pas cette représentation sur les miséricordes. Exceptionnellement c'est une frise qui se trouve à la maîtresse stalle à gauche de l'entrée du choeur, la stalle du roi de France. C'est à ma connaissance le seul engin de transport figurant dans les stalles mais est-ce bien un char égyptien ? Ne serait-ce pas plutôt un bon vieux chariot de nos campagnes picardes, avec deux essieux et quatre roues, un char solide avec lequel on rentrait les moissons ? Joseph, vêtu d'une robe longue, un chapeau sur la tête, est assis au milieu. Seule concession au caractère officiel de ce véhicule, à chaque angle de la caisse se dresse un montant carré coiffé d'un petit animal.
L'homme à gauche doit faire partie de l'escorte, les autres regardent passer ce haut personnage. Le char est tiré par deux chevaux attelés de front, avec des cordes en guise de traits. Le conducteur est monté sans étriers sur le cheval de droite. La tête des chevaux, animaux familiers, est remarquablement rendue. Devant cet attelage marche un homme avec chausses et pourpoint. Il tenait dans la main droite un objet qui a été brisé. Ce devait être le héraut d'armes que Pharaon avait prévu devant le char de son ministre pour annoncer au peuple que celui-ci avait tous les pouvoirs.

Joseph sur son char

           Ce n'est pas un apparat très solennel pour un maître du palais qui est devenu le second personnage du royaume, mais quelle revanche pour celui qui avait connu plusieurs années de prison après avoir été vendu comme un esclave !
           Joseph avait 30 ans quand il commença à parcourir l'Egypte dans cet équipage, faisant mettre de côté les excédents de récolte pendant les années d'abondance. Pharaon avait pris soin de le marier avec la fille d'un prêtre d'Héliopolis qui lui donna deux garçons, Manassé et Ephraïm. Même si les inspections à travers l'Egypte l'éloignaient de son foyer, Joseph pouvait se dire un homme comblé. Seul regret, il avait perdu tout contact avec son père Jacob et son jeune frère Benjamin, deuxième fils de Rachel. On dit parfois que le ciel fait bien les choses ; Joseph n'allait pas tarder à en avoir la confirmation.

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Jacob envoie ses fils en Egypte M 58

           Comme il fallait s'y atten­dre, la famine s'est fait sentir hors de l'Egypte, jusqu'à la terre de Canaan habitée par Jacob et sa famille. Ayant ouï dire qu'on vendait du blé en Egypte, il envoya ses fils en acheter, ne gardant auprès de lui que Benjamin, encore trop jeune pour participer à cette expédition de ravitaillement en terre étrangère. De plus Benjamin était le seul fils qui lui restait de Rachel, l'épouse défunte. Jacob, assis dans un fauteuil à haut dossier, tire de sa bourse des pièces de monnaie qu'il donne à ses fils aînés.

Jacob envoie ses fils en Egypte

           Il est impossible ce soir de relater les péripéties des allers et retours des fils de Jacob entre Canaan et l'Egypte. Dans ce pays, ils ont rencontré Joseph, mais ils ne l'ont pas reconnu alors que lui les a tout de suite identifiés. Il leur a vendu du blé, mais il veut aussi les mettre à l'épreuve, sinon se venger d'eux et surtout il veut revoir son vieux père Jacob et son frère utérin Benjamin. Ils sont sur le chemin du retour puisque les ânes sont chargés de sacs, mais déjà il manque un fils car Joseph a gardé Siméon en otage. Il faut que ces expéditions de ravitaillement aboutissent à un rassemblement familial. Jacob a cédé aux instances du maître du palais de Pharaon. D'ailleurs il faut délivrer Siméon et ramener encore du blé, car la famine s'aggrave. Juda, un des aînés, s'est porté garant devant son père de la vie de Benjamin qui cette fois accompagne ses frères vers l'Egypte.

Joseph à table M 73

           Benjamin étant présent, Joseph décide cette fois de partager son repas de midi avec ses frères, mais en gardant l'anonymat. Regardez bien cette miséricorde. Ces hommes sont réunis dans la même salle, mais ils mangent à deux tables différentes. L'explication se trouve dans la Genèse (48-32) : " On le servit à part (Joseph à gauche), eux à part (4 frères à droite) et à part aussi les Egyptiens qui mangeaient chez lui, car les Egyptiens ne peuvent prendre leurs repas avec les

Joseph à table

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Hébreux, ils ont cela en horreur ". Aujourd'hui on parle plutôt des Palestiniens que des Egyptiens, mais sera-t-elle facile la paix dans ce Proche-Orient où des préjugés millénaires empêchent les uns et les autres de partager un repas à la même table ?
Pour revenir à notre sujet, disons que les péripéties au sein de la famille de Jacob vont continuer. Il y a de sombres histoires de vol portant sur des bourses pleines de monnaie, puis sur une coupe d'argent, et le tout sur ordre de Joseph. Ce ne sont que., des prétextes pour obliger les frères à revenir et à s'humilier devant lui. Jusqu'au jour où celui-ci, n'y tenant plus, a enfin révélé son identité.
          Ah ! Qu'ils ont l'air fier et heureux quand tous, Siméon et Benjamin compris, retrouvent leur père Jacob et lui annoncent que Joseph est non seulement vivant mais occupe la plus haute fonction auprès de Pharaon. Enfin un voyage de retour qui se termine par une explosion de joie !

Rencontre de Jacob et de Joseph M 80

           Les aventures familiales ne sont pas terminées car le père et le fils désirent se revoir malgré le grand âge de l'un et la longue distance qui le sépare de l'autre. Jacob prend donc à son tour le chemin de l'Egypte. Quand il s'approche du palais de Pharaon - dont on distingue les tours à l'arrière-plan - Joseph va à sa rencontre et pour la première fois depuis qu'il occupe de si hautes fonctions en Egypte, il se découvre respectueusement, avant de serrer son père dans ses bras.

Rencontre de Jacob et de Joseph

Mort de Jacob Rampe 87

           Pour Jacob, après tant d'allées et venues de ses fils, il connaît avec la rencontre de Joseph la dernière grande joie de sa vie. Mais lui, il vient d'effectuer un voyage sans retour. Il restera en Egypte, auprès de Joseph et 17 ans plus tard, il rendra son âme à Dieu, ayant fait jurer à Joseph de ramener sa dépouille au pays de ses ancêtres. Un cortège très imposant se dirige alors vers Canaan, car le Pharaon avait ordonné à ses officiers et aux dignitaires du palais d'accompagner ce cortè­ge funèbre qui remontait lentement vers Hébron.

Mort de Jacob

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Avec la mort de Jacob se termine le livre de la Genèse auquel les chanoines et leurs entailleurs ont accordé une place royale. Pour les autres livres du Pentateuque, c'est-à-dire l'Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome, il ne restait qu'un espace restreint, une rangée de stalles basses et les rampes d'un passage vers les stalles hautes. Même la célèbre traversée de la Mer Rouge, ou plus exactement de la Mer des Roseaux, n'a pas trouvé place sur les miséricordes. Après l'inhumation de son père, Joseph retouna en Egypte avec toute sa famille, mais cette fois, ils n'étaient plus les seuls à connaître le chemin de ce pays fertile. D'autres Hébreux les avaient imités et s'étaient installés près du Nil. Ils fournirent là une main-d'oeuvre très appréciée, mais ils proliférèrent au point d'inquiéter les maîtres de l'Egypte. Alors Yahvé ordonna à son peuple par la voix de Moïse, de quitter ce pays pour regagner Canaan, mais ceci n'est plus un voyage, c'est une émigration massive. Pour les Hébreux, ce fut une terrible épreuve et le livre de l'Exode mérite bien son nom. Il faut maintenant faire survivre dans le désert des milliers de personnes. A la prière de Moïse, Yahvé envoya chaque matin une nourriture inconnue, la manne. C'était une substance fine et blanche qui couvrait le sol à la façon du givre. Les Hébreux la ramassaient, la broyaient et en faisaient des galettes au goût de miel.
Tous ces détails sont porteurs d'une pédagogie divine. En Egypte, les Hébreux avaient trouvé une nourriture abondante et variée en servant un maître étranger. Dans le désert, ils doivent réapprendre à faire confiance à Yahvé seul, qui leur envoie la manne au jour le jour, sauf la veille du sabbat où la ration est double, car il faut aussi réapprendre l'observance du sabbat, le jour consacré au culte du Très-Haut. (Exode 16-25)

Le veau d'or M 100

           Arrivés au pied du mont Sinaï, les Hébreux virent Moïse gravir la montagne. Son absence dura 40 jours et 40 nuits. Mais c'était trop pour les plus impatients, qui cédèrent à la tentation de l'idolâtrie, d'où ce veau d'or fabriqué avec des bijoux emportés d'Egypte. A droite, on voit Moïse descendre de la montagne avec les Tables de la Loi, qu'il brise dans un geste de dépit.

Le veau d'or
Quant à la colère de Yahvé, elle fut terrible et la sanction très lourde : 40 années d'errance dans le désert. Seuls les petits-enfants des rescapés de la Mer Rouge entreront dans la Terre Promise. C'est une fin plutôt triste pour un discours sur le thème du voyage. Nous aban­donnons des hommes et des femmes qui savent que leurs ossements blanchiront sous le soleil torride du désert tandis que leurs descendants feront la conquête de la terre Promise.

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Pourtant, durant la rédaction de ce texte, j'ai été conforté dans mon choix par la lecture d'un livre récent de Jacques Attali : Les Juifs, le Monde et l'Argent. A la page 571, l'auteur écrit : " Il n'y a pas de tradition juive sans une dimension nomade ". Les quelques exemples tirés des stalles d'Amiens ne sont que peu de chose au regard de toute l'histoire du peuple juif marqué du sceau de la diaspora.
           Si un jour, vous trouvant près de la cathédrale, vous entendez sonner 15 heures à la tour sud, n'hésitez pas, entrez dans l'édifice. C'est l'heure de la visite des stalles. Oubliez guides savants et touristes. N'essayez pas de tout voir en une fois. Les stalles méritent autre chose qu'une visite superficielle. Il faudra revenir et détailler certains ensembles. Ce sera un hommage à la dextérité de nos entailleurs et à la sagacité des anciens chanoines.
           Si la froidure des mois d'hiver ne vous rebute pas, essayez, au moins une fois, d'être le visiteur solitaire et privilégié. Placez-vous au milieu des marches qui mènent au sanctuaire. Tournez le dos au maître-autel. Oubliez les bancs rustiques. Imaginez cet espace vide, mais enclos de hautes parois de chêne séculaire. Communiez par la pensée avec ce peuple de petits personnages silencieux qui sont là pour nous rappeler quatre mille ans d'histoire. Vous goûterez en cet instant une paix d'une qualité rare. Puisse l'Eternel faire redescendre un jour cette paix sur la terre d'Abraham, d'Isaac et de Jacob.

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