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LE THÈME DU REPAS DANS LES STALLES
DE LA CATHÉDRALE D'AMIENS

par M. Michel Gilloire, membre résidant.

(bien que la mise en page soit légèrement différente dans ce document, et que quelques illustrations aient été ajoutées par rapport au Bulletin de la Société des Antiquaires de Picardie, nous avons essayé de conserver une pagination proche de celle de l'original)

          La prodigieuse richesse iconographique des stalles de notre cathédrale permet d'aborder plusieurs thèmes illustrant le mode de vie de nos ancêtres, à la fin du XVe siècle et au début du XVIe.
          Les stalles ayant été construites de 1508 à 1519, tout naturellement, les entailleurs se sont largement inspirés de ce qu'ils avaient sous les yeux à cette époque, pour en imaginer la décoration, mais bien entendu en accord avec le chapitre.
          Madame Lemé a déjà soigneusement décrit les costumes et les métiers représentés.
          Le thème du repas est moins facile à étudier que celui du costume. Les quelques 4000 personnages qui peuplent nos stalles sont évidemment tous habillés. La décence et le climat ne permettent pas le contraire, à moins qu'il ne s'agisse des scènes de la création. Adam et Eve n'ayant pas conscience de leur nudité avant la faute.
          Se nourrir est un besoin tout aussi impérieux que celui de se vêtir, sinon plus vital encore. Pourtant le thème du repas n'est pas tellement développé dans les stalles. Certes l'homme normal ne passe pas ses journées à manger, à moins de tomber dans la boulimie. Il a d'autres préoccupations parmi lesquelles le travail et les voyages tiennent une place importante et, s'agissant d'un mobilier destiné à des hommes d'église, nous ne pouvons oublier: la prière.
          Dans la Bible, les allusions aux repas ne manquent pas, mais pour en avoir une vue plus synthétique, je conseillerais aux personnes intéressées de se reporter à un dictionnaire de la Bible (1) comme celui de Vigouroux que l'on peut consulter dans les bibliothèques publiques. C'est un grand ouvrage collectif en 5 volumes, publié à Paris entre 1895 et 1912. Certes depuis un siècle, les études bibliques ont fait beaucoup de progrès, mais ici, on en apprend bien plus en se reportant à des mots comme festin, table, nourriture. Il y a aussi des citations tirées de la Bible sur la façon de se tenir à table, certaines ne seraient pas superflues aujourd'hui.

1 - Il en existe de récents et de maniables, mais j'ai pris beaucoup d'intérêt et de plaisir en feuilletant celui de Vigouroux (Bib. des Antiquaires de Picardie).

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          Bien entendu, ce n'est pas toute la Bible qui est représentée dans les stalles, il s'en faut de beaucoup, et c'est aux livres de la Genèse et de l'Exode qu'ont été faits les principaux emprunts. Il y a bien une allusion au Livre de Job, mais avec les épreuves subies, le pauvre homme avait perdu l'appétit depuis longtemps.
          Le choix des sujets à représenter était du ressort du chapitre qui en fait, déléguait ses pouvoirs à certains de ses membres réputés pour leur bonne connaissance de l'Ecriture sainte. N'oublions pas que dans celle-ci, le repas a un sens symbolique très fort. C'est au cours d'un repas : la Cène, que le Christ a institué l'Eucharistie, élevant le pain et le vin au rang de substances sacramentelles. Prenez et mangez... Prenez et buvez...
          Il y a un autre aspect du repas qu'il faut rappeler, c'est l'aspect festif et convivial. Les évangélistes ne se font pas faute de le noter, ainsi Matthieu (IX-15) : «Les compagnons de l'Epoux peuvent-ils mener le deuil tant que l'Epoux est avec eux ? viendront des jours où l'Epoux leur sera enlevé, alors ils jeûneront».
          Veut-on un exemple tiré de l'Ancien Testament ? Il suffit de lire le prophète Isaïe ch 25-6 : «Ce jour-là, le Seigneur, Dieu de l'Univers, préparera pour tous les peuples, sur sa montagne sainte, un festin de viandes grasses et de vins capiteux, un festin de viandes succulentes et de vins décantés». Pour le peuple de la Bible, et pas seulement pour lui, le festin est le signe de la fête et même de la plus grande fête qui soit, le retour de Yahvé à la fin des temps.
          N'oublions pas non plus que chez les peuples du désert, l'hospitalité est un devoir sacré et qu'il convient de nourrir convenablement l'hôte de passage, quitte à sacrifier une bête du troupeau. Or pour ces éleveurs nomades le troupeau, le cheptel est la principale richesse, le vrai capital qui s'évalue en nombre de têtes, au sens étymologique du terme.
          Evidemment, ce n'est pas tous les jours que les Israélites avaient l'occasion de manger des viandes grasses et succulentes. Retenez bien ces adjectifs, ils annoncent un festin digne d'un roi. Nos aïeux, ceux du XV-XVIe étaient comme les Israélites de jadis, ils n'avaient que rarement l'occasion de se régaler de cette manière. En dehors des jours de fête, les agapes étaient réservées aux gens fortunés qui pouvaient se payer les services d'un rôtisseur, métier différent de celui du boucher et qui, à ma connaissance, n'apparaît pas dans les stalles - à moins qu'il n'ait figuré sur l'une des dix stalles supprimées au XVIIIe siècle.

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Pour la majorité de la population, consommer de telles viandes ne se faisait que les jours de fêtes carillonnées ou à l'occasion des mariages. Si on pouvait consommer de la viande en dehors de ces jours-là, c'était de la viande bouillie, le plus souvent sous la forme d'un morceau de lard ajouté à la soupe.
En regardant bien et à condition de ne pas se limiter aux miséricordes, les stalles nous donnent quelques reflets des contraintes sociales qui pesaient sur la population amiénoise. Nombre d'épisodes bibliques se rapportent à la vie rurale ; telle une grande partie de l'histoire de Joseph, fils de Jacob, mais il n'en reste pas moins que les stalles de la cathédrale d'Amiens montrent une population urbaine bien plus que rurale.
Dans son ensemble, cette population urbaine appartient plutôt à la classe aisée, il est facile d'en juger d'après les costumes et le mobilier. II ne faut pas s'en étonner. Les quarante chanoines du chapitre cathédral qui, seuls, avaient droit aux stalles hautes - les stalles basses étant réservées aux chapelains et aux chantres - étaient issus pour la plupart des meilleures familles de la ville ou de la province. Avoir un fils à l'échevinage et un autre au chapitre était l'ambition de tout bon père de famille tenant le haut du pavé. Il est vrai que de 1480 à 1540, disons de la mort de Charles le Téméraire au début des guerres de religion, la Picardie a connu des années fastes et la construction de nos stalles s'inscrit exactement dans cette période.
La rareté relative du thème du repas peut venir aussi d'une contrainte matérielle que nos entailleurs ont su dominer avec un sens de la composition tout à fait remarquable : c'est le peu de place que leur offraient les rampes et les miséricordes. Pour représenter un repas quelque peu important, pour répartir des convives assez nombreux autour d'une table, les entailleurs ont fait des prodiges de virtuosité, allant jusqu'à loger onze personnages sur une miséricorde de 35 cm de large en moyenne pour une hauteur de 20 à 22 cm. D'ailleurs le seul repas de noces important, celui de Cana, n'est pas sur une miséricorde, mais il occupe toute la largeur d'une jouée dans un passage entre stalles basses et stalles hautes.
Ce n'est donc que d'une façon partielle que nous pourrons étudier ce thème du repas dans les stalles d'Amiens, mais plus nous avancerons dans cette étude, plus le sens symbolique deviendra prépondérant.

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 NOTE SUR LA LOCALISATION DES SCULPTURES DANS LES STALLES

          La première étude détaillée des stalles de la cathédrale d'Amiens a été donnée par les chanoines Edouard Jourdain et Charles Duval, membres du chapitre et aussi de la Société des Antiquaires de Picardie. Elle a été publiée en 1843 dans les mémoires in-8° de la Société. Elle est accompagnée d'un plan numéroté qui a été repris depuis par Georges Durand, soit dans sa grande monographie de la cathédrale en deux volumes in-4° de 1901-1903, soit dans son guide abrégé beaucoup plus maniable et qu'on trouve encore en librairie actuellement. A chaque stalle, donc à chaque miséricorde, correspond un numéro qu'on reproduira ici précédé de la lettre M. Pour les appuie-mains qui sont en saillie sur les parcloses séparant deux stalles mitoyennes, on donnera les numéros des deux stalles précédés de la lettre P. Les 110 stalles conservées (il y en avait 120 à l'origine) se répartissant en 62 stalles hautes et 48 stalles basses, il a fallu ménager des passages entre les secondes pour accéder aux premières. Ces passages sont désignés par des lettres, mais Georges Durand a augmenté le nombre de celles-ci par rapport au plan des chanoines Jourdain et Duval pour donner plus de précision à la désignation des parties sculptées. En effet, ces passages sont séparés des stalles basses voisines par des cloisons verticales appelées «jouées», divisées le plus souvent en deux panneaux sculptés en haut relief. Pour les désigner on utilise la lettre du passage et le numéro de la stalle voisine: les «noces de Cana» occupent la jouée I 107. Ces jouées sont surmontées par des rampes ondulées sur lesquelles des personnages sculptés en ronde bosse continuent les histoires racontées sur les miséricordes, mais ces personnages, souvent d'un grand intérêt artistique, sont bien plus fragiles que les miséricordes mieux protégées par leur position en retrait. Quant aux jouées extérieures des maîtresses stalles qui sont aux quatre extrémités des rangées de stalles hautes, elles n'ont pas de rampes puisqu'elles montent jusqu'au dais qui surplombe l'ensemble.

LA CUISINIÈRE P. 15-16

Nous commencerons l'étude du thème du repas en allant des sujets les plus simples aux plus compliqués, des appuie-mains aux Noces de Cana. Quant à la cuisinière, c'est moi qui lui donne ce nom, mais nous n'allons pas ici parler de cuisine ou de gastronomie picarde. Si je la cite en premier, c'est que je n'ai pas voulu passer sous silence cette brave femme qui symbolise à mes yeux l'innombrable cohorte des femmes qui depuis la nuit des temps et avec beaucoup de mérite et d'abnégation, préparent notre nourriture quotidienne. Il était juste que l'une d'entre elles fût à l'honneur dans les stalles.

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la cuisinière       Celle-ci, munie d'une grande cuiller, remue dans un chaudron une soupe de légumes ou, peut-être, une bouillie à base de céréales ; les vieux Picards diraient : « elle touille ».      Céréales et légumes étaient la nourriture courante des gens du peuple qui - même le matin - versaient la soupe sur des tranches de pain bis et on disait alors : « la soupe est trempée ». Il n'était pas impossible d'ajouter quelques morceaux de viande ou de lard, mais cela n'arrivait pas tous les jours dans bien des familles.
      Et maintenant, consultons nos distingués archéologues ou historiens d'art déjà cités. Comment la nomment-ils ? Partant du fait qu'elle a un gros visage plat (usure), un air un peu niais et sur la tête un capuchon muni de longues oreilles, des ornements qui ressemblent à des grelots ou simplement à de gros boutons, MM. Jourdain et Duval la dénomment : « la folle ».

Georges Durand, à peine plus charitable, l'appelle: « la mère sotte».
Pour moi, je maintiens mon appellation : en hommage aux femmes qui lui ressemblent et qui ont su nourrir l'humanité depuis les origines, je l'appelle: « la cuisinière ».

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LE SOT MANGEANT P. 27-28
          Un peu plus loin, voici un appui-main qui nous montre un homme de bien modeste condition à en juger par son vêtement qui est plutôt celui d'un bouffon que celui d'un simple compagnon. Cette rangée de grelots aux jarrets, ce justaucorps aux manches larges formant une pointe elle aussi terminée par un grelot, ce chaperon à oreilles d'âne sur la tête, tout cela pourrait justifier la qualification que lui donnent MM. Jourdain et Duval « le fou gourmand ». Il n'a pas forcément perdu la tête, son métier est de faire rire mais pour l'instant, il a grand faim. Il tient une écuelle remplie de pois qu'il puise avec une cuiller et dont il semble faire ses délices. Il penche la tête en arrière comme pour engloutir une plus ample portion; G. Durand le qualifie de sot. Et si c'était un pauvre bougre qui ne mange pas à sa faim tous les jours ?
le sot mangeant

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le mangeur de pâté LE MANGEUR DE PÂTÉ P. 78-79
          Quelle différence entre le pauvre hère de la parclose précédente et ce gastronome distingué, assis à une petite table couverte d'une nappe frangée. Il ne fréquente pas les gargotes infâmes où l'on se contente de n'importe quel brouet à 1 sol, mais les meilleures tavernes de la ville.
          Il a sur sa table un magnifique pâté en croûte qu'il s'apprête certainement à entamer. Regardez bien sa figure, le bas de son visage très large est celui d'un homme habitué à la bonne chère. Georges Durand note avec finesse que cet homme porte un habit fort simple et sans ceinture pour ne pas gêner la digestion. C'est le type des bons vivants du XVe siècle, parmi lesquels les mauvaises langues ne se font pas faute de ranger quelques chanoines.
Mais ce pâté, que l'on retrouvera tout à l'heure aux Noces de Cana, ne serait-ce pas le célèbre pâté de canard d'Amiens, assurément la plus ancienne spécialité gastronomique de la ville ? On fait remonter son origine au Moyen Age et il est vrai que c'était à l'époque, le seul moyen - avec la salaison - de conserver la viande ou le gibier pendant un temps assez long. Mais les «pastichiers» d'Amiens ont su assez vite acquérir un remarquable savoir-faire qui a contribué à porter très loin la renommée de notre bonne ville, même dans les pays étrangers. Nous avons là un repas digne d'un gourmet.

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RÉBECCA ABREUVE ÉLIÉZER M. 13
          Avec les miséricordes nous entrons de plain-pied dans les scènes inspirées de l'Ancien Testament. Depuis la création du monde, bien des choses se sont passées dans la descendance d'Adam et Eve. Il y a eu Noé avec son arche, Abraham et Isaac, celui-ci sauvé in extremis par l'ange du Seigneur. Justement ces deux-là ont vieilli. Il est grand temps maintenant de marier Isaac et Abraham envoie son serviteur Éliézer chercher une épouse pour son fils dans son pays d'origine. Cela représente pour le serviteur et son escorte qui apportent les cadeaux traditionnels une longue marche en terrain aride. Justement, voici le puits, l'eau fraîche et, à la tombée du jour, les femmes qui sortent pour puiser l'eau de la maisonnée. Éliézer n'a pas de difficulté pour accomplir sa mission. Il demande au Seigneur de lui envoyer un signe : «La jeune fille à qui je dirai : Incline donc ta cruche pour que je boive et qui répondra : Bois et j'abreuverai aussi tes chameaux, ce sera celle que Tu as destinée à ton serviteur Isaac». Il n'avait pas fini d'adresser sa prière au Seigneur que sortait Rébecca qui était fille de Bétuel. C'est elle qui apparaît à gauche sur la miséricorde, somptueusement vêtue et portant une cruche à la main. La scène suffit à nous montrer que la prière d'Éliézer a été entendue et que Rébecca était bien la fiancée choisie par Yahvé puisque sans difficulté, elle offre à boire au serviteur et à son escorte. (2)

Notes
2 - Genèse XXIV 14-20.

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Rebecca abreuve Eliézer

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LE REPAS CHEZ BÉTUEL M. 16
          Rébecca est aussitôt allée raconter à sa mère ce qui s'était passé au puits et, sur l'ordre des parents, Laban, le frère de Rébecca est sorti pour inviter l'étranger à recevoir l'hospitalité dans la maison familiale. Éliézer a d'abord fait connaître sa mission et offert les présents envoyés par Abraham. Les parents ayant accepté les propositions de mariage transmises par Éliézer, le repas put commencer. Nous voyons ici, de gauche à droite le père et la mère de Rébecca assis à la table, puis Éliézer qui fléchit le genou et, derrière lui, Laban. Éliézer semble gêné et faire des « façons », comme on dit ; c'est un serviteur invité à la table d'un personnage riche et important qui, selon G. Durand, «a beaucoup de foin et de paille dans ses remises». Il y a devant la table un tabouret destiné à l'invité. C'est une remarquable scène d'intérieur, une des plus belles des stalles.
Sur la table pour le moment, il n'y a que des pains, mais le livre de la Genèse ajoute une précision intéressante : « Ils mangèrent et ils burent, lui (Éliézer) et les hommes qui l'accompagnaient et ils passèrent la nuit ». En quelques mots, nous avons compris que les femmes se sont retirées et que les hommes sont restés entre eux pour boire. Sans doute Laban et peut-être Bétuel leur ont-ils tenu compagnie, car ce repas nocturne se déroule sous le signe de l'hospitalité, si respectée par les peuples du Proche Orient.

Le repas chez Béthuel

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LE PLAT DE LENTILLES M. 19
          Rébecca a donc accepté de suivre Éliézer et de devenir la femme d'Isaac. De leur union sont nés deux garçons jumeaux Esaü et Jacob, qui déjà, avant la naissance se battaient dans le sein de Rébecca.
          Esaü est né le premier - l'aîné - plus tard il deviendra un homme rude, un chasseur habile ; et parce qu'il rapporte du gibier, il est le préféré de son père Isaac.
          Jacob, arrivé en second, est très différent. Ce sera l'homme d'intérieur, de mœurs plus douces, un intellectuel, et surtout il est le préféré de Rébecca.
          Ici, Esaü revient de la chasse et il a grand faim. Justement Jacob sort de la maison avec le fameux plat de lentilles. Le dialogue s'engage entre les deux frères. Esaü : « Laisse-rnoi avaler ce roux, je suis épuisé ». (notons que les lentilles sont de couleur rousse, tout comme les cheveux d'Esaü).
          Réponse de Jacob : « Vends-moi d'abord ton droit d'aînesse ». Esaü : « Voici que je vais mourir, à quoi me servira le droit d'aînesse ? » Jacob : « Prête-rnoi d'abord serment ». Esaü prêta serment et vendit son droit d'aînesse. Alors Jacob lui donna du potage de lentilles. Esaü mangea et but, puis il se leva et partit.
         Voilà ce que l'on peut appeler un repas-contrat.

Le plat de lentilles

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JACOB USURPE LA BÉNÉDICTION PATERNELLE M. 24
          Des années ont encore passé, Isaac a beaucoup vieilli, il est devenu aveugle. C'est lui, ce vieillard avec grand chapeau, longue barbe et longue robe, assis à gauche sur un fauteuil. Derrière, une riche maison, presque un château.
          Isaac a envoyé Esaü, son aîné, à la chasse, après quoi il le bénira et pourra mourir, mais Rébecca a tout entendu et elle veut que Jacob reçoive cette ultime bénédiction. Elle fait tuer deux chevreaux. Avec la chair, elle prépare un plat ressemblant à de la venaison. Avec une partie de la peau, elle couvrira les mains, les bras et le cou de Jacob qui paraîtra velu comme Esaü. Sur la miséricorde, voici l'instant où Jacob présente son plat de faux gibier à son père Isaac. Celui-ci a bien quelques doutes. Il dit : « Approche-toi, mon fils, que je te tâte pour savoir si oui ou non, tu es mon fils Esaü », Jacob s'approcha de son père Isaac qui le palpa et dit : «La voix est celle de Jacob, mais les bras sont ceux d'Esaü !» (3). Alors Isaac le bénit, puis il mangea et il but.
          Il faut d'ailleurs remarquer que le personnage derrière Jacob n'est autre que Rébecca qui par surcroît de précaution s'est munie d'une cruche de vin et d'une coupe. Le vin aide bien - comme on le sait - à lever les dernières hésitations.
          Ce que fut le retour d'Esaü avec le vrai produit de la chasse, chacun est à même de le deviner. Voilà ce qui s'appelle un repas marqué par la fourberie... La colère d'Esaü fut si violente que la vie de Jacob fut en danger. Sur les conseils de sa mère Rébecca, Jacob préféra quitter les lieux et aller vers le pays de Laban qui était son oncle maternel donc le frère de Rébecca. Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur les mésaventures de Jacob. Son oncle Laban avait deux filles, Lia et Rachel. Il entendait bien marier d'abord la première qui était moins jolie alors que la seconde était la préférée de Jacob. Mais pour prétendre à la main d'une fille de Laban, Jacob dut travailler sept ans pour son futur beau-père et au bout du compte il fut contraint d'épouser l'aînée. Comme Jacob avait de la suite dans les idées, il travailla encore sept ans pour Laban et put enfin épouser Rachel, l'élue de son cœur. Pendant ces quatorze années, Jacob eut treize enfants, douze garçons dont le fameux Joseph dont nous allons reparler et une fille Dina dont on ne parle guère. Rachel, épousée en second, n'a donné que deux garçons à son mari, Joseph qui était le préféré de Jacob, et Benjamin. Joseph a joué de cette préférence, il s'est rendu insupportable à ses demi-frères dont l'exaspération était telle qu'ils envisageaient de le tuer, mais Ruben, leur aîné à tous, s'y opposa.

La bénédiction paternelle
Notes
3 - Genèse XXVII 13-29.

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Joseph dans la citerne JOSEPH DANS LA CITERNE Rampe D. 41
          Alors un des demi-frères de Joseph proposa de l'abandonner dans une citerne à sec et de le laisser mourir de faim. Voilà une bonne occasion de montrer les dégâts subis par les rampes deux personnages encadrant la citerne ont la tête cassée. Est-ce l'œuvre de vandales ou celle de chanoines perclus qui ont pris appui sur les statuettes pour gravir les degrés menant aux stalles hautes ?


LES FRÈRES DE JOSEPH À TABLE M. 41
          Pendant que Joseph est prisonnier dans la citerne, neuf de ses demi-frères se sont mis à table à peu de distance. Il manque Ruben, l'aîné, parti avertir son père Jacob, et Benjamin le plus jeune resté à la maison. Voilà que pendant la disette vint à passer une troupe de marchands ismaélites, ce qui fit germer une idée nouvelle dans la tête des convives.
Pourquoi ne pas leur vendre Joseph dont on serait débarrassé contre argent comptant ? Qui fut dit fut fait. Il faut remarquer ici que Joseph, objet du marchandage, est une préfiguration du Christ, car jésus aussi a été vendu pour trente deniers la veille de sa passion. On alla donc tirer Joseph de la citerne pour le livrer aux marchands qui allèrent le revendre en Egypte. Ce qui est remarquable dans cette miséricorde, c'est le tour de force de l'entailleur qui a réussi à représenter onze personnages (plus les montures des marchands) sur une seule miséricorde. Les neuf frères de Joseph sont répartis autour d'une table carrée avec un plat unique au milieu. Deux sont en avant assis sur un escabeau, trois sont intercalés en arrière-plan, un autre à droite est en train de boire. C'est un repas sous le signe de la complicité.

Les frères de Joseph à table

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JOSEPH ET LES OFFICIERS DE PHARAON Rampe C. 51
          Quant à Joseph, il n'était pas au bout de ses aventures. Il était bien de sa personne, les femmes le regardaient d'un oeil favorable, d'où les avances de la femme de Putiphar, qui lui valurent de connaître la prison, alors qu'il était innocent. Mais dans cette prison, il lui arriva de côtoyer deux officiers de la maison de Pharaon, le grand échanson et le grand panetier. Ceux-ci eurent des songes que Joseph sut interpréter mais ses prédictions ne furent qu'à moitié rassurantes. Le grand échanson pourra se justifier des accusations portées contre lui et sera rétabli dans sa fonction (servir à boire à la table de Pharaon). Par contre le grand panetier sera convaincu de faute grave et sera pendu (sa pendaison est d'ailleurs représentée dans la partie haute de la même rampe).
Joseph et les officiers de Pharaon

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Pharaon à table PHARAON À TABLE Rampe C. 51
          Au milieu de cette rampe, Pharaon est seul à table et il est servi par le grand échanson rétabli dans ses fonctions, comme l'avait prédit Joseph. Malheureusement la statuette qui le représente a elle aussi subi les injures du temps : le personnage a la tête cassée, ce qui confirme la fragilité de ces rampes. Il est vrai que l'échanson est du côté du passage emprunté par les chanoines, tandis que Pharaon, qui lui fait face, est du côté de la stalle 51 et par conséquent moins exposé aux gestes malencontreux. Le souverain est seul à table, il saisit une coupe que vient de remplir le grand échanson. De chaque côté de la table royale, la rampe montre les accessoires ordinaires d'un repas, des assiettes qui ont servi, une corbeille allongée tressée contenant des petits pains ronds, un pichet, enfin un chat qui lèche les assiettes, animal rarement représenté dans les stalles. On ne peut s'empêcher d'admirer la finesse des détails qui enjolivent le décor de ce repas symbolisant en quelque sorte un retour en grâce.

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JOSEPH À TABLE AVEC SES FRÈRES M. 73
          On sait qu'à son tour, Pharaon eut des songes - les sept vaches grasses et les sept vaches maigres sortant du Nil, les sept épis de blé - et que personne dans son entourage n'était capable de donner une interprétation cohérente. Voilà que le grand échanson se souvint de Joseph qui était toujours en prison. On alla le chercher et il donna des songes royaux une interprétation si lumineuse que Pharaon décida sur le champ de faire de lui son grand vizir et de lui donner les pleins pouvoirs pour parer aux années de disette annoncées après les sept années d'abondance. Or la sécheresse ne frappa pas seulement l'Égypte, mais aussi les pays voisins dont celui où se tenait le vieux Jacob et sa nombreuse descendance. Celui-ci envoya ses fils acheter du blé en Égypte et ils y rencontrèrent Joseph mais sans le reconnaître. Celui-ci de son côté garda l'anonymat mais regretta l'absence de son frère utérin Benjamin, fils de Rachel, seconde épouse de Jacob. Il exploita la situation avec une telle habileté que Jacob dut consentir au départ de Benjamin pour l'Égypte. Alors Joseph, gardant le secret sur son identité, invita ses frères à un repas dans son palais. Ce repas mérite toute notre attention car les convives occupent deux tables séparées, Joseph par ses fonctions et son mariage est devenu un Égyptien, ses frères sont restés des Israélites. Or que dit le livre de la Genèse ? : « On le servit à part, eux à part et à part aussi les Égyptiens qui mangeaient chez lui, car les Égyptiens ne peuvent pas prendre leur repas avec les Hébreux. Ils ont cela en horreur » (4).
          Peu importe ce qui est servi aux convives, seul compte ici, l'antagonisme virulent entre ces peuples du Proche Orient, qui ne date pas d'hier puisque la Bible s'en fait l'écho et que les chanoines du chapitre ont retenu cet épisode pour le représenter dans leurs stalles. En tout cas, voici un bel exemple de repas protocolaire.
Notes
4 - Genèse XLIII 32.

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Joseph à table avec ses frères

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L'agneau pascal L'AGNEAU PASCAL Rampe J. 96

          C'est maintenant au livre de l'Exode qu'il faut nous reporter pour trouver un repas inspiré par la lecture de l'Ancien Testament représenté dans les stalles. Les Hébreux, à la suite des fils de Jacob, se sont installés en Égypte et s'y sont multipliés car ils y sont restés 430 ans. Ils auraient été de plus en plus maltraités par les Égyptiens si bien que Yahvé décida de les en faire sortir et de les diriger vers la Terre Promise. Auparavant, il leur faudra célébrer la Pâque.
          Trois convives, en tenue de voyage, sont réunis autour d'une table. Ils devraient être debout et manger rapidement un agneau mâle âgé d'un an. Avec le sang de cet agneau, les Hébreux auront marqué le linteau de la porte d'entrée, car pendant ce repas Yahvé passera et frappera tous les premiers nés du pays d'Égypte, ceux des hommes comme ceux des bêtes.
C'est la dixième plaie qui frappe l'Égypte dont le Pharaon refuse de laisser sortir les Hébreux, main-d'œuvre fort appréciée mais dont la condition est proche de l'esclavage. On remarquera que l'un des trois personnages a été victime des injures du temps ou des hommes puisque nous sommes sur une rampe, à la partie inférieure du passage J. On ne voit plus son visage, mais on devine le fil du bois dans lequel ce personnage a été taillé.

p 265


LE REPAS DE MARIE Jouée D. 41
          Les parois des passages qui permettent d'accéder aux stalles hautes portent le nom de jouées et sont divisées en deux panneaux sauf au passage 1 (Les Noces de Cana). Ces panneaux font de la Vierge Marie le personnage principal du côté sud, tandis que le Christ tient ce rôle du côté nord, mais la Vierge est toujours présente dans l'assemblée qui entoure jésus.
          Ici, il ne s'agit pas d'un emprunt à l'Écriture Sainte, mais à la Légende Dorée due à Jacques de Voragine ou mieux de Varazze, (1225-1298), qui fut dominicain et devint archevêque de Gênes en 1292. Le mot légende ne s'applique pas ici à un récit fabuleux, mais désigne ce qui doit être lu et dont la valeur est comparable à celle de l'or. C'est le sentiment de l'auteur du XIII° siècle, mais malgré toute sa prudence et son honnêteté, il est très loin des critères que respectent les historiens modernes.
le repas de Marie
Sa source ici est une lettre de saint Jérôme qui introduit le merveilleux dans l'adolescence de Marie dont nous ne savons pratiquement rien. La jeune fille aurait occupé une partie de son temps au tissage, laissant la plus grande part à la prière jusqu'à ce qu'un ange vienne, au déclin du jour, lui apporter du pain et de l'eau. Ici, il ne s'agit pas d'un repas à proprement parler, la table n'est pas visible mais il s'agit toujours de nourriture, indispensable à la nature humaine. Les visiteurs des stalles ne manqueront pas de jeter un regard sur les panneaux voisins pour voir que Marie pouvait avoir d'autres occupations, mais ils devront revenir à ce premier panneau pour en apprécier le décor. C'est celui d'une chambre dans une maison bourgeoise cossue comme on en trouvait à Amiens aux XV' et XVI, siècles. Les voûtes sont posées sur croisées d'ogives, les fenêtres et les portes garnies de draperies plissées, les livres reliés, avec leurs gros fermoirs, rangés sur une étagère. N'oublions pas la fameuse horloge dont le mécanisme intérieur est visible ; elle n'est pas là pour prouver la virtuosité de l'entailleur, qui n'est plus à démontrer, mais pour symboliser la vie bien réglée de la Vierge Marie. Il fallait y penser(5).
Notes
5 - Jourdain et Duval, op cit.

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LES NOCES DE CANA Passage I. 107
          C'est le dernier panneau de notre itinéraire et c'est de beaucoup le plus célèbre, le plus justement admiré de tous les panneaux sculptés sur les jouées des stalles.
          Il est deux fois plus grand que le panneau précédent (le repas de Marie) car il occupe toute la largeur de la jouée limitant la stalle basse de ce côté. Il a de plus l'avantage d'être souvent bien éclairé, notamment en fin de matinée quand il est effleuré par les rayons du soleil, alors que le panneau qui lui fait face et qui est de même dimension, reste dans l'ombre et ne retient guère l'attention.

les Noces de Cana

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          Les ans ont passé depuis que Marie était ravitaillée par un ange. Le Christ est né. Il a grandi et il vient de commencer sa vie publique, entouré de ses premiers disciples. Lui et sa mère ont été invités à des noces, à Cana en Galilée.
A la campagne, que les mariés soient riches ou peu fortunés, une noce est toujours une fête dont les éclats joyeux retentissent dans tout le village.
          Chez les juifs, la fête commençait 1e mercredi matin. L'époux, avec les demoiselles d'honneur, se rendait au domicile de la fiancée et le cortège s'organisait au son des tambourins et autres instruments. La cérémonie religieuse terminée, commençaient alors les réjouissances. Les invités étaient nombreux - à charge de revanche - et la fête durait jusqu'au vendredi soir, veille du sabbat (avant l'apparition de la troisième étoile).
          On comprend que, Cana étant tout proche de Nazareth, Marie ait pu y être invitée, ainsi que Jésus avec ses disciples. Voilà bien du monde pendant trois jours ! Etonnez-vous que le vin puisse venir à manquer ! C'est bien ce que tous les lecteurs de l'Evangile ont retenu, ce vin manquant qui conduit Jésus à faire son premier miracle, changer l'eau en vin. C'est à cet acte capital qu'est consacré ce panneau des stalles, même s'il nous donne d'autres indications sur l'art de vivre au XVI' siècle. Malgré la largeur exceptionnelle du panneau, ici il n'y a plus d'invités (sauf Jésus et Marie), plus de disciples, plus de musiciens. La scène est réduite à l'essentiel: un bel intérieur de bourgeois aisés à moins que ce ne soit une cour décorée pour la circonstance.

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          Au centre, une longue table portée par deux tréteaux, couverte d'une nappe qui pend largement. Nous sommes à une époque où les serviettes de table n'existaient pas. Ce n'est pas une précaution inutile car si on voit un couteau sur la table, il n'y avait pas de fourchettes ou du moins elles faisaient à peine leur apparition, leur forme rappelant la fourche du diable (voir le tympan du Beau Dieu). On mangeait avec les doigts (la fourchette du père Adam) et les convives s'essuyaient les mains et les lèvres avec les pans de la nappe.          Au centre de la table, puisque nous sommes à Amiens, trône le célèbre pâté de canard. On voit aussi un gobelet, une sorte de petit vase couvert qui pourrait être une salière, quatre petits pains ronds. Devant chaque convive est posé un tranchoir carré qui paraît être en bois. Plusieurs de ces tranchoirs portent des morceaux de viande puisqu'on a abattu des bêtes pour festoyer, mais nous savons que ces tranchoirs qui tenaient lieu d'assiettes, pouvaient aussi être faits d'épaisses tranches de pain bis qui s'imprégnaient du jus des viandes : après le repas, il était d'usage de donner ces tranches de pain aux pauvres gens.
          Je remarque en passant que dans les stalles du côté nord, les tranchoirs rectangulaires sont présents plusieurs fois (sauf devant Joseph, mais il est le premier ministre de Pharaon).  Du côté sud au contraire, les assiettes ont déjà fait leur apparition, par exemple au repas de Pharaon servi par le grand échanson. Cela tend à confirmer l'hypothèse émise par  certains  archéologues, dont Georges Durand, qui pensent que de chaque côté des stalles les travaux ont été coordonnés par un maître différent.
          En tout cas, ne manquez pas de remarquer le personnage vu de dos tout à fait à gauche. C'est le marié ; à droite, les six cruches en pierre au pied de la table et, devant, les serviteurs qui se pressent à la porte de la maison. Quant aux os c'était, bien sûr, la part du chien et celui-ci est présent sous la table, il n'attend pas la fin du repas pour se régaler. A côté de lui, une corbeille tressée contient une réserve de pains ronds.

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La mariée et sa mère
           La mariée et sa mère.

         Elles sont à la place d'honneur au centre de la table. Curieusement, le marié n'est pas à côté de sa jeune épouse, mais nous allons le retrouver dans un instant.
          La mariée est la plus jeune des convives présents. Elle porte une robe à encolure carrée, bordée par un galon perlé, avec une broche juste au centre.
          A côté d'elle, à sa droite, une femme plus âgée, avec un voile sur la tête : c'est sa mère qui pose la main sur l'épaule de sa fille.
          Devant elles, le pâté en croûte bien visible, la salière, petit bouton sur le côté et deux pains ronds dont l'un est entamé, enfin deux tranchoirs avec rainures sur les bords.

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          Le père de la mariée - Le marié vu de dos. Tout à fait à gauche de la table, un homme âgé vu de face: c'est le père de la mariée avec, sur la tête, une curieuse coiffure à bourrelets, terminée par une boule.
          Devant lui, un autre personnage plus jeune, c'est le marié vu de dos ; il est déjà en costume de voyage. Apparemment le festin ne l'intéresse pas, il semble déjà prêt à partir en voyage de noces et quand on a vu la mariée, on comprend son impatience. Pour le moment il semble discuter avec son beau-père. Celui-ci tient une coupe à la main et G. Durand suppose qu'il vient de goûter le dernier vin que les serviteurs proposent aux invités.
          Tout le monde sait, pour avoir lu l'évangile selon saint jean, qu'il y a eu un incident dans la belle ordonnance de ce repas de noces: le vin a manqué et nous allons voir que cette lacune a été comblée par l'intervention du Christ en personne.
Le père de la mariée
          Si la supposition de G. Durand est exacte, nous sommes au moment où le père de famille dit à son gendre : « Tout le monde sort le bon vin d'abord et quand les gens sont gais, le moins bon ; toi, tu as gardé le bon vin jusqu'à maintenant » (6) ; ce brave homme de père ne pouvait pas savoir que le convive assis à l'autre bout de la table était le fils de Dieu et que celui-ci, pour son premier miracle, ne pouvait pas faire servir un vin ordinaire.
        Derrière cet homme âgé, un beau dressoir de style gothique couvert d'une nappe. Sur le dessus il y a un pichet et trois gobelets l'un dans l'autre. Aussi une grande aiguière sur la tablette inférieure. Ce meuble s'appelle une crédence, un mot qui a le même sens que confiance. A une époque où on craignait tant le poison, la crédence servait à faire l'essai par un homme de confiance, maître d'hôtel ou officier de bouche, des mets et des boissons. Après cet essai, ceux-ci étaient portés à la table du maître et de ses convives. Précaution supplémentaire, dans le corps de ce meuble est un compartiment fermé par une serrure dans lequel on tenait à l'abri les boissons avant le service.
Notes
6 -Jean II 10

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Jésus et Marie
          Mais plutôt que de nous attarder sur ces pratiques d'un autre temps, il vaut mieux nous transporter à l'extrémité opposée de la table, à la rencontre des hôtes d'honneur.
          Jésus et Marie. Jésus est tout à fait à l'extrémité de la table, Marie est à sa droite (à gauche pour nous) ; c'est-à-dire que Marie est entre la mariée et jésus. Marie a une robe toute simple et un voile sur la tête ; Jésus a une tunique tout aussi simple et sans ceinture, les cheveux sur les épaules, en larges torsades. Sa main droite est cassée, la gauche est posée sur le tranchoir. Nous sommes à l'instant où se joue une scène essentielle.
         Remarquez entre les têtes de jésus et de Marie l'apparition d'une nouveau personnage : un homme jeune qui soulève sa coiffure, une sorte de toque ; on le prend ordinairement pour le maître d'hôtel ou le responsable du repas. Il vient avertir Marie qu'il n'y a plus de vin.
          Il aurait dû normalement prévenir les parents de la mariée ou le marié lui-même; il l'a peut-être fait, mais ici c'est à Marie qu'il s'adresse. L'entailleur aurait-il été obligé de simplifier l'action vu la disposition des convives ? De toute façon, en accord avec l'évangile, Marie a entendu la mauvaise nouvelle et elle la transmet à jésus : « ils n'ont plus de vin » (7). La réponse de Jésus a surpris bon nombre d'exégètes : « Que me veux-tu, femme. Mon heure n'est pas encore venue ». Ce n'est pas ainsi qu'un fils respectueux répond à sa mère, mais certains commentateurs font remarquer que ce terme « femme » sera repris par Jésus en croix lui montrant l'apôtre saint jean : « Femme, voici ton fils ». D'ailleurs, Marie ne se formalise pas de la réponse plutôt abrupte de son Fils ; par l'intermédiaire du maître d'hôtel elle fait dire aux serviteurs : « Tout ce qu'il vous dira, faites-le ».
Notes
7 - Jean II 3-5.

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          Il y avait là six jarres de pierre, destinées aux rites de purification des juifs. Nous les avons vues devant les serviteurs qui se pressent à la porte de la maison pour prendre les ordres.
Quand on se penche sur cette scène, on peut vérifier que ces jarres qui sont au pied de la table sont plutôt des cruches et qu'elles sont bien au nombre de six.
          Jésus les fait remplir d'eau, ordonne de puiser dedans et de porter à goûter au maître de maison. C'est probablement la scène que nous avons vue tout à l'heure et qui provoque le dialogue entre le père et le jeune marié : « Tu as gardé le bon vin jusqu'à maintenant ».
          En résumé, et pour des raisons évidentes, le panneau montre simultanément le miracle opéré par Jésus et la constatation faite par le père de famille.

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Les serviteurs.
          Ils sont là, se pressant à la porte, attendant les ordres, comme des personnages croqués sur le vif. Un furtif rayon de soleil contribue à les mettre en valeur, ils viennent de découvrir que les réserves de vin sont épuisées. Plusieurs ont la bouche ouverte comme s'ils posaient une question. Celui qui est tout en bas semble attendre une réponse du maître.
          Il y a dans les stalles des dizaines de personnages analogues à ceux-ci et auxquels on ne prête pas une attention suffisante parce que ce sont des seconds rôles, voire des inconnus. Mais ils ont été traités par les entailleurs avec autant de soin que les personnages principaux et ils apportent une touche de réalisme exceptionnel.
          L'évangéliste Jean conclut son récit par ces mots : « Tel fut le premier des signes de Jésus. II l'accomplit à Cana de Galilée. Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui » (8).
les serviteurs
          Le mot «signe» est une référence aux prophètes qui devaient prouver l'authenticité de leur mission par des signes ou des prodiges, disons des miracles dépassant l'ordre de la nature. Jésus sait bien que les hommes et les femmes qui l'entourent ont besoin de ces signes pour croire. D'ailleurs certains de nos contemporains feraient volontiers, je crois bien, la même démarche.
          Mais pour nous, il y a une autre conclusion qui s'impose. Jésus est capable de changer l'eau en vin, nous pourrions dire - toute révérence mise à part - que cela n'a qu'un intérêt mineur, ce n'est qu'un geste amical. Jésus n'a pas voulu que de braves gens qui l'avaient invité avec sa mère aux noces de leur fille soient humiliés par le manque de vin. Mais cela va beaucoup plus loin. Si jésus est capable de changer l'eau en vin, un jour il pourra changer ce vin en son sang et ce sang qui gardera les apparences du vin, sera celui de notre Rédemption.
          Ce repas de noces en annonce un autre, bien plus important, et dans ce sens, c'est un repas prémonitoire. On peut alors se demander pourquoi la Cène, ce repas si précieux, n'est pas représentée dans les stalles. Je me permettrai d'apporter une réponse toute simple. C'était inutile puisque la Cène se répète chaque jour, à chaque messe, sous les yeux des chanoines quand ils se tournent vers le sanctuaire qui prolonge le choeur, et où se trouve l'autel.
          Aujourd'hui ce chœur prestigieux n'est plus réservé aux seuls chanoines, âgés et si peu nombreux. Il est ouvert aux simples fidèles et plus encore aux visiteurs qui s'extasient quelques instants sur un travail d'ébénisterie, sans avoir le temps, ni même peut-être l'intention de réfléchir au sens caché de ces multiples scènes.
          Il en est des stalles d'Amiens comme de la Bible, on ne les explique pas en un jour, ni même en un mois ou un an, moins encore en un quart d'heure comme le font la plupart des touristes. Il faut sans cesse aller de la Bible aux stalles et inversement.
          Nous avons la chance incroyable, nous autres Amiénois, d'avoir les deux à notre disposition : La Bible peut s'acheter dans n'importe quelle librairie, les stalles sont ouvertes tous les jours au cours de l'après-midi. N'oublions surtout pas d'en profiter.
Notes
8 - Jean II 11.

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