CHAPITRE VII

STALLES

II
DESCRIPTION.


Histoire de la Vierge
Jouées A à F


Histoire de la Vierge Marie.

          Nous nous rappelons que l'histoire de la Vierge Marie est disposée dans les bas-reliefs sculptés à la partie inférieure des jouées des deux maîtresses stalles sur leur dorsal et sur les rampes qui terminent les stalles basses aux. extrémités et dans les passages.

          MAITRESSE STALLE, I (pl. LXXVII, en Y). – Jouée A 1. – Comme l'histoire du Christ, celle de la Vierge Marie commence à sa conception. Elle remonte même plus haut que sa conception matérielle dans le sein de sainte Anne. On sait que de très bonne heure, les Pères ont appliqué à Marie, à sa maternité virginale et à toutes les faveurs spirituelles qu'ils se sont plus à lui reconnaître en conséquence de sa haute dignité de mère de Dieu, les images les plus poétiques que l'Écriture Sainte prodigué à la Sagesse divine et à l'Épouse des Cantiques. Ces délicieuses métaphores, d'une richesse tout orientale, ont passé dans la liturgie, et l'office des fêtes de la Sainte-Vierge en est presque exclusivement composé. Déjà nous avons rencontré au XIII° siècle, dans           

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l'imagerie du grand portail (1), des allusions que nous allons retrouver. Mais nos artistes du XVI° siècle, ou plutôt ceux qui leur ont donné leur programme, ont mis en tête de l'histoire de Marie, dans le bas-relief qui occupe la partie inférieure de la jouée de la première stalle, une représentation symbolique qui avait alors une très grande vogue.
          « Le Seigneur m'a possédée au commencement de ses voies, avant qu'il créât aucune chose au commencement. J'ai été établie dès l'éternité et de toute antiquité... Les abîmes n'étaient pas encore, et j'étais déjà conçue; l'eau des fontaines n'avait pas encore jailli; la pesante masse des montagnes ne s'était pas encore assise..... Lorsqu'il préparait les cieux, j'étais là », etc. (2). C'est par ces paroles du livre des Proverbes que l'on a voulu marquer la prédestination de Marie, sa conception, pour ainsi dire, dans les desseins éternels de Dieu.
          Depuis le XV° siècle on avait pris l'habitude de figurer cette prédestination éternelle de Marie en représentant la Vierge, seule au milieu d'attributs tirés des. métaphores de l'Ancien Testament qui convenaient le mieux pour symboliser non seulement sa maternité virginale, mais encore et surtout son immaculée conception, déjà depuis longtemps l'objet d'une croyance très répandue, bien avant que Pie IX ne l'ait définie comme dogme en 1854 (3).
          La représentation que nous allons décrire ne diffère pas des autres, si nombreuses, du même genre. Sur un nuage qui occupe tout le bas de la composition, Marie est debout, les mains jointes, sans l'Enfant Jésus. Elle est chaussée de sandales et porte une robe de dessous tombant à la cheville. Par dessus est une autre robe beaucoup plus longue qu'elle retrousse fort élégamment sur son bras gauche, de manière à laisser voir la première. Un peu plus bas que la taille est une courroie attachée par une boucle. Elle est nu-tête, sa chevelure tombant en longues tresses sur ses épaules (4). L'ensemble de la figure et des draperies est fort gracieux ; mais le visage, d'après ce qui en reste (5), paraît avoir été assez banal. Autour d'elle sont rangés les emblèmes, placés sur des nuages et accompagnés chacun d'une banderole sur laquelle devait être inscrit le texte de l'Écriture s'y rapportant, mais qui est restée muette. On peut facilement y suppléer au moyen des monuments similaires, et notamment des estampes qui, dans les Heures de Simon Vostre accompagnent     
Notes
(1) Voy. ci-dessus, t. I, p. 388
(2) « Dominus possedit me in initio viarum suarum, antequam quidquam faceret a principio..... Nondum erant abyssi et ego jam concepta cran; necdum fontes aquarum eruperant, necdum montes gravi mole constiterant...... Quando praeparabat coelos, aderam », etc. Prov., VIII, 22 et seq. - Dans le missel romain actuel, ce passage du livre des Proverbes sert d'épître aux fêtes de l'Immaculée Conception et de la Nativité de la Sainte-Vierge. – Une gravure du XVI° s. publiée par l'abbé Crosnier (Bull. monum., t. XXIII, p. 70) représente sainte Anne ayant dans son sein la Vierge Marie, qui porte elle-même l'Enfant Jésus dans ses flancs. Elle est entourée des mêmes attributs que ceux que nous allons décrire. La gravure a pour légende « Necdum erant abyssi et ego jam concepta eram ».
(3) Ce n'est pas, croyons-nous, par une circonstance fortuite que nous avons vu dans la partie haute de la même jouée Marie dominer dans sa gloire la scène de la faute d'Adam et d'Ève.
(4) Rappelons qu'au moyen âge, la coiffure en cheveux était un signe de virginité. Les femmes mariées et les filles prostituées avaient la tête couverte. Les jeunes filles se mettaient en cheveux pour se marier; mais il fallait qu'elles fussent vierges. « Pour paroles injurieuses qu'on lui imposait (à une femme) avoir dites à une nommée Buion, fille d'une merchière..... lequele Buion avoit dit que la fille dont on faisoit la feste pour son mariage....., n'estoit pas bonne fille et ne deveroit pas aller en cheveux à l'église à sondict mariage ». Échevin. du 19 avril 1456. Arch. de la ville d'Am., B13 8, fol. 23 v°. – Nous verrons que la Vierge Marie dans la scène des fiançailles et que la mariée des Noces de Cana sont aussi en cheveux.
(5) Le visage et les mains de la Vierge sont usés par le frottement.

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l'office de la Conception, et sur lesquelles notre bas-relief parait avoir été copié. Elles nous fourniront les textes qui nous manquent (1).
          En bas et à la droite de Marie, un petit jardin entièrement entouré d'une palissade en treillis, et divisé en quatre carrés par deux allées, est l' « Hortus conclusus » (2), symbolisant dans Marie la double qualité de mère et de vierge.
Un peu plus haut, et tout à côté de la Vierge, une branche fleurie (3) autour de laquelle la banderole est enroulée, rappelle la verge fleurie de Jessé. « Virga Jesse floruit » (4).
          A côté est le puits d'eaux vives, qui, avec la fontaine que nous allons rencontrer, symbolise l'abondance des grâces dont Marie fut comblée. « Puteus aquarum viventium » (5). C'est un charmant puits adossé à une maison, comme il s'en faisait beaucoup au commencement du XVI° siècle. La margelle, qui est carrée à pans coupés, est ornée de moulures. La poulie, à laquelle une seille de bois pend par une corde, est abritée par un joli appentis ou « huvrelas » en charpente, à double rampant et couvert en tuiles. C'est un charmant petit modèle de ces puits comme il y en avait tant alors dans Amiens.
          Entre le puits et le bord du bas-relief, s'élève un arbre autour duquel est enroulée la banderole qui devrait porter l'inscription : « Exaltata cedrus » (6). On s'aperçoit que nos artistes occidentaux n'avaient jamais vu de cèdre. C'est un arbre quelconque, dont les feuilles ressemblent à peu près à celles du pommier.
          Plus haut, est une branche de rosier avec ses fleurs, qui sont doubles, ses boutons. et ses feuilles. « Plantatio rose » (7).
          Près de la tête de la Vierge, et à sa droite, se dresse une porte de ville fermée. La baie est en plein cintre, flanquée de deux tourelles cylindriques dont les combles ont la forme de petits dômes et sont couverts de tuiles arrondies (8). En haut, règne une suite de créneaux et de mâchicoulis, au-dessus desquels s'élève un pignon qui est percé de petites fenêtres et dont les rampants sont ornés de crochets. Le comble est couvert d'ardoises quadrangulaires. « Porta celi » (9).
          Plus vers la droite sont la lune et le soleil : la lune figurée par une grosse face humaine imberbe, vue de profil et sortant d'un croissant; le soleil, par une grosse étoile à huit rais flamboyants. « Pulcra ut luna ; electa ut sol » (10).
Notes
(1) Il faut remarquer que ce sont des textes de l'Écriture et non des invocations des litanies de la Sainte-Vierge comme on le croit parfois. Tels sont du moins les textes que l'on rencontre dans les représentations les plus anciennes. Toutefois, dans celles qui sont plus récentes, de la seconde moitié du XVI° siècle, par exemple, alors que l'on commençait à perdre de vue le sens exact du sujet qui nous occupe, il n'est pas rare de rencontrer des invocations inspirées par les litanies lorétaines, telles que « Rosa mystica », au lieu de « plantatio rosae »; « specululn justitiae » au lieu de « speculum sine macula », etc.
(2) Cant., IV, 12, 13. - Brév. d' Am. impr. de 1528, In Nativ. B. M., 5° ant. de vêpres.
(3) Un peu mutilée.
(4) « Et egredietur virga de radice Jesse, et flos de radice ejus ascendet ». Is., XI, 1. La racine est le peuple juif, la tige, la Vierge Marie, et la fleur, le Christ. Voy. ci-dessus. t. I, p. 382.
(5) Cant. 1v, 15. - Brév. d'Am. impr. (le 1528, In Concept. D. M., 8° ant. de matines.
(6) « Quasi cedrus exaltata sum in Libano ». Eccli.; XXIV, 17. Missel d'Am. impr. de 1506, In Concept. B. M.; épitre.
(7) « Quasi plantatio rose in Hierico ». Ibid.
(8) Nous en avons déjà rencontré de semblables dans les clôtures ; nous en retrouverons encore dans les stalles.
(9) Il est inutile de rappeler les nombreuses pièces liturgiques dans lesquelles la Vierge Marie est comparée à la porte du Ciel. Qu'il nous suffise de citer le vers « Felix coeli porta » de l'hymne Ave maris stella, qui fait partie de l'office de toutes les fêtes de la Sainte-Vierge.
(10) Cant., VI, 9. - Ces paroles ont toujours été appliquées par les Pères à Marie.

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          De l'autre côté, une étoile à six rais droits et aigus. « Stella maris » (1).
          Un lis avec ses fleurs, boutons et feuilles (2) symbolise ces paroles : « Sicut lilium inter spinas » (3).
          « Oliva speciosa » (4). C'est un olivier chargé de feuilles et de fruits. La banderole est enroulée autour du tronc.
          Entre cet arbre et la Vierge s'élève une tour, ou plutôt tout un château avec son enceinte crénelée, flanquée de tours carrées couvertes en dômes, et sans porte apparente. Au centre on aperçoit des constructions avec pignons à crochets, clochetons, etc. « Turris David cum propugnaculis » (5).
          Une ravissante fontaine, mi-gothique mi-Renaissance, rappelle ces mots dont l'Époux des Cantiques qualifie sa bien aimée : « Fons ortorum » (6). Au centre d'une auge octogonale décorée dans le style de la Renaissance, est une vasque de même forme, à chaque angle de laquelle les eaux sont crachées par une tête de monstre. La vasque est surmontée d'un clocheton en style gothique flamboyant Entre cette fontaine et la Vierge, est un petit miroir circulaire, bombé, dont le cadre est orné de perles et de feuilles de refend. « Speculum sine macula » (7)
          Tout en bas et à gauche de la Vierge, s'élève la Cité de Dieu « Civitas Dei » (8). C'est toute une ville, avec son enceinte fortifiée, flanquée de tours octogonales couvertes en dômes. La porte, comme presque toutes les portes de ville du moyen âge, est accostée de deux grosses tours cylindriques à deux étages, surmontées de toitures en tuiles, et sommées de fleurons. Au-dessus de la porte, est un pignon percé de trois ouvertures circulaires et orné de crochets le long de ses deux rampants. A l'intérieur se pressent toits, pignons, cheminées, clochers; sans oublier le beffroi flanqué de quatre échauguettes.
          Dans le haut du bas-relief, sous un ciel étoilé, le Père Éternel apparaît à mi-corps, le visage orné d'une longue barbe, coiffé d'une tiare à trois couronnes, une chape sur les épaules. Il tient le globe du monde d'une main et bénit de l'autre. A ses côtés, six anges volent les ailes éployées, déroulant devant lui une longue banderole qui devrait porter cette inscription : « Tota pulcra es arnica mea et macula non est in te » (9).

          L'arrangement de la partie haute du dorsal comprend trois sujets principaux et quatre accessoires. Dans les quatre sujets accessoires, nous reconnaîtrons les quatre faits de l'Ancien Testament que nous avons déjà vus       

Notes
(1) Beaucoup d'anciens commentateurs ont considéré le nom hébreu de Marie comme l'équivalent de stella maris, « étoile de la mer ». D'où le premier vers de l'hymne Ave maris stella. – « Stella Maria maris hodie concepta refertur ». Brev. d'Am. impr. de 1528, In Concept. B. M. 6e rép. de matines. - On rencontre aussi parfois « Stella matutina ». Eccli., I., 6.
(2) Un peu mutilé.
(3) Cant., II, 2. Brev. d'Am. impr. de 1528. In Concept. B. M., 2e ant. de matines. On rencontre aussi quelquefois « Lilium convallium ». Carat., II, 1.
(4) « Quasi oliva speciosa in campis ». Eccli., XXIV, 19. Missel d'Am. impr. de 1506, In Concept. B. X., épitre.
(5) « Sicut turris David collum tuum, quae aedificata est cum propugnaculis ». Caret., 1v, 4.
(6) Cant., IV, 15. Brév. d'Am. impr. de 1528, In Concept., B. M., 8e ant. de matines. - On rencontre aussi parfois : « Fons signatus ». Cant., IV, 12.
(7) « Speculum sine macula Dei majestatis ». Sap., VII, 26. Allusion à l'immaculée conception.
(8) « Gloriosa dicta sunt de te, civitas Dei ». Ps. LXXXVI, 3. Sixième psaume des matines de la Sainte-Vierge. - Ils sont innombrables les textes de la Bible se rapportant à la cité sainte, et que les Pères et la liturgie ont appliqués â Marie considérée comme l'habitation du Christ.
(9) Cant., IV. 7. II faut remarquer dans ce texte, qui est comme le titre de tout le sujet, l'allusion à l'immaculée conception. Il a passé dans l'office actuel de l'Immaculée Conception; il ne figure pourtant pas encore dans l'office de la Conception au missel et au bréviaire d'Amiens de 1506 et 1528.

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dans quatre des quatrefeuilles de la porte de la Mère Dieu, considérés comme figures de la maternité virginale de Marie et sur le symbolisme desquels nous n'avons pas à revenir (1).

          1. Le Buisson ardent. – Moise vêtu d'une robe demi longue, à col rabattu, barbu et tête nue, est assis les jambes croisées au milieu d'une campagne dans laquelle paissent des moutons (2). Dans le fond, est un buisson au-dessus duquel le Père Éternel apparaît à mi-corps portant le globe du monde et bénissant. Il est aussi muni d'une forte barbe et tête nue (3).
          2. La Verge d'Aaron. – Aaron, le visage orné d'une longue barbe, est en costume de grand prêtre, ou à peu près : robe traînante, par-dessus laquelle est une tunique plus courte, fendue des deux côtés, bordée d'un riche galon, avec pendeloques à la ceinture, manches à parements. Sur la tête il porte, non la tiare, mais un chapeau orné d'une enseigne. Une main sur la poitrine, il tient dans l'autre sa verge chargée de feuilles et de fleurs.
          3. (Pl. LXXXVI). La vision de Gédéon. – Gédéon porte un costume de guerre complet et fort curieux, celui d'un riche chevalier du temps de Louis XII : solerets, grèves, genouillères et cuissots, haubergeon, cuirasse ornée de volutes dans le dos, et à la courte braconnière de laquelle pendent trois tassettes attachées par des courroies : deux longues sur les côtés, une plus courte par derrière. De dessous les spalières, sortent les manches du haubergeon qui retombent par-dessus les brassards, à peu près jusqu'au coude. Il a la tête découverte. Son armet orné d'une touffe de plumes, est posé à terre à côté de lui. Il est agenouillé les mains (nues) étendues, près d'une toison gisant à terre, sur laquelle le Père Éternel sortant d'un nuage, fait tomber une abondante rosée.
          4. (Pl. LXXXVI). La pierre de la montagne. – Une pierre se détache de la cime d'une montagne, au bas de laquelle le prophète Daniel, jeune homme imberbe, aux cheveux bouclés, drapé dans un long manteau, fait un geste de recul bien naturel exprimant à la fois la surprise et la crainte de recevoir la pierre sur la tête (4).

Après ces figures préliminaires, commence l'histoire proprement dite de Marie. Le Nouveau Testament est absolument muet sur l'histoire de la Vierge antérieurement à ses fiançailles avec Joseph (5), et postérieurement à la retraite des apôtres dans le Cénacle (6); mais de très bonne heure la légende lui a fait une biographie complète de sa conception à sa mort et son assomption. Cette légende est fort connue et eut un très grand succès dans l'imagerie du moyen âge (7).

Notes
(1) Voy. ci-dessus, t. I, p. 388. - MM. Jourdain et Duval (Mém. de la Soc. des Ant. de Pic., in-8°, t. VII, p. 277, ont fait un judicieux rapprochement entre ces mêmes sujets traités par les artistes du XIIIe s. et par ceux du XVIe.
(2) « Moyses autem pascebat oves Jethro, soccri sui, sacerdotis Madian ». Exod., III, 1.
(3) « Apparuitque ei Dominus in flamma ignis de medio rubi ». Exod., III, 2. – MM. Jourdain et Duval font observer que, le Seigneur n'est pas figuré dans le quatrefeuilles du portail.
(4) La statue dont parle la Bible n'est pas plus figurée que dans le quatrefeuilles du grand portail.
(5) « Cum esset desponsata mater ejus Maria Joseph ». Matth., I, 18.
(6) « Hi omnes erant perseverantes unanimiter in oratione, cum mulieribus et Maria matre Jesu ». Act., I, I4
(7) Elle est rapportée avec quelques variantes par plusieurs des évangiles apocryphes. (Hist. de Joseph le charpentier, III, IV. - Protévangile dit de saint Jacques le Mineur, I-IX. --Evangile de la Nativité de sainte Marie, I-VIII. – Hist. de la Nativ. de Marie et de l'Enfance du Sauveur, I-VIII). Un certain nombre de Pères, tant de l'église grecque que de l'église latine, les auteurs arabes et le Coran lui-même font allusion à plusieurs faits de cette légende. Elle est rapportée par des lettres prétendues de saint Jérôme aux évêques Chromatien et Héliodore. Au XIII° s., elle a été reproduite dans la Légende dorée de Jacques de Voragine, d'après l'Evangile de la Nativité de sainte Marie et les prétendues lettres de saint Jérôme, sous le titre de De Nativitate Beatae Mariae Virginis. – Voy. TISCHENDORF, De Evangelioruvn apocryphorum origine et usu; Evangelia apocrypha. – GUST. BRUNET, Les évangiles apocryphes. - GRAESSE, Jacobi de Voragine Legenda aurea, – etc.

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C'est à elle que sont empruntés les premiers et les derniers sujets de la suite que nous allons décrire (I). Pour le reste, on a suivi l'Évangile et les Actes des Apôtres:

          5. (Pl. LXXXVI). Joachim, Galiléen, de la cité de Nazareth, avait épousé Anne de Bethlehem. Tous deux étaient justes et accomplissaient la loi de Dieu, mais vingt ans s'étaient écoulés et Anne restait stérile. Ils avaient fait vœu de consacrer au Seigneur le premier enfant qui leur naîtrait. Un jour de Dédicace, Joachim se présentait à l'autel avec ceux de sa tribu, pour y déposer son offrande : il fut repoussé par le prêtre, pour avoir encouru les malédictions de la loi en n'augmentant pas le peuple de Dieu. Nous sommes dans le Temple figuré par un édifice gothique voûté à liernes et tiercerons, avec fenêtres flamboyantes. Derrière l'autel couvert de deux nappes frangées et abrité par un dais brodé, frangé et de forme polygonale, se tient le prêtre. Il est barbu, coiffé d'une mitre dont les cornes sont placées à droite et à gauche et qui est posée sur un bonnet : il porte une longue tunique dont les manches ont des parements fourrés et une écharpe sur les épaules. Des deux mains il repousse un agneau que, fléchissant le genou, Joachim lui présente. Celui-ci, muni d'une forte barbe, l'air vénérable et la tête découverte, porte -le costume d'un personnage riche et haut placé, le chaperon pendant sur l'épaule. Anne est derrière lui, personne d'âge et de condition, coiffée de la guimpe et d'un long voile bordé d'un galon perlé et d'une broderie formant comme une suite de fleurs dé lis. De l'autre côté, c'est-à-dire à la gauche du spectateur, vient un homme d'apparence jeune et imberbe, tête nue, cheveux bouclés, petit manteau jeté sur les épaules; il porte sous son bras un agneau qu'il s'apprête à offrir et tient par la main un petit garçon qui a sous son bras quelque chose, peut-être son chapeau, et qui regarde son père avec un sourire. Par derrière, à droite et à gauche du prêtre, quatre personnages figurent le peuple : les uns sont barbus, les autres ont le visage rasé. Celui-ci, vêtu d'une houppelande fourrée, à revers, est coiffé d'un mouchoir attaché par un affiquet sur lequel est posé un chapeau. Celui-là a le bord de son chapeau relevé sur le devant par une enseigne; par dessus ce chapeau est ramené un capuchon. Le troisième est en bonnet carré. Le dernier a une pèlerine de fourrures et un chapeau à longs poils aux bords relevés. Ce groupe et les suivants sont très intéressants pour le costume (2).
          6. (Pl. LXXXVI et fig. 203). Profondément humilié, Joachim, s'enfuit au milieu des bergers de ses troupeaux, pour échapper aux regards de ceux de sa tribu qui avaient été les témoins de sa honte. Mais là, un ange lui apparut, lui donnant des paroles de consolation. Après avoir rappelé l'exemple de Sara, de Rachel et de la mère de Samson, il l'exhorta à aller retrouver sa femme, lui promettant qu'il la rencontrerait à la Porte dorée, et qu'elle lui donnerait une      
Notes
(1) Nous retrouverons cette légende dans un vitrail du XIIIe s. de la Petite Paroisse (chapelle XXVIII).
(2) Dans les vignettes des Heures de Simon Vostre, ce même sujet est accompagné de la légende : « Affligebat eos tanguam ut expro..... ».

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fille qu'il appellera Marie. Elle sera consacrée au Seigneur dès son enfance et, pleine du Saint-Esprit dès le sein de sa mère, elle enfantera elle-même le fils du Très-Haut, par qui viendra le salut à toutes les nations. – La scène se passe au milieu d'une prairie où paissent six moutons gardés par un chien. Au milieu d'eux, est la cabane à roues couverte de chaume, dans laquelle couchent les bergers. A l'arrière-plan s'élève une ville avec ses maisons à pignons et lucarnes, ses remparts crénelés, ses tours et surtout sa curieuse porte flanquée de deux tours cylindriques, en avant de laquelle la barrière est levée (1). Çà et là, des arbres. Dans le ciel apparaît un ange les ailes éployées et tenant une banderole muette. Joachim est agenouillé, la tête découverte, les bras étendus, les yeux au ciel, dans une attitude de religieuse extase.
Notes
(1) « Ont ordonné qu'ils feront restouper, clorre fermer et machonner toutes les ouvertures des vignes et jardins qui entrent entre lesd. barrières de lad. porte de Montrescu ». Echev. du 26 août 1166, Arch. de la ville d'Am., BB 10, fol. 109. – « Avant faire ouverture des barrières, ..... poseront une sentinelle de deux hommes armez et embastonnez 6 la première barrière, pour recongnoistre en premier lieu ceulx quy entreront, et pour fermer hastivement ladicte barrière s'il en est besoing ». Ordonn. pour la garde de la ville d'Amiens du 12 novembre 1575. Arch. de la ville d'Am., AA 16, fol. 162.

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Deux bergers l'accompagnent (1), regardant la vision d'un air respectueux. Leur costume est des plus curieux : l'un, assis par terre, est chaussé de souliers assez-bas et lacés, d'espèces de bas et de hauts chaussons s'affaissant sur eux-mêmes en faisant revers sous les jarrets et mis par-dessus les chausses à braguette. Son sayon est entièrement ouvert par devant, avec courroie à la ceinture, où pend une besace frangée ayant quelque rapport avec ce que nous appelons un carnier; un manteau est attaché par une aiguillette sur la poitrine. Son chapeau est d'un genre que nous n'avons pas encore rencontré : il paraît être en paille tressée, et sa forme rappelle un peu celle de nos chapeaux dits canotiers. Ce berger tenait dans la main droite un objet, qui a disparu; mais dont on voit encore les arrachements. Son compagnon a pour chaussures des souliers déchiquetés par en haut et lacés, d'où sortent des espèces de gamaches ou, de guêtres à- deux rangs de boutons, montant jusqu'au haut des mollets par-dessus les chausses. Il a un sayon et une besace comme son compagnon; sur ses épaules est une sorte de pèlerine bordée d'un rang de petites bouffettes. Instinctivement il se découvre, tenant à .la main on chapeau à longs poils.
          7. (PI. LXXXVI et fig. 203). Après avoir quitté Joachim, l'ange alla trouver Anne qui pleurait amèrement, ne sachant où son mari était allé, et lui annonça les mêmes choses. – A peu près vêtue comme précédemment, Anne est agenouillée, les mains jointes, tandis que l'ange, aussi à genoux, lui expose l'objet de son message. Nous sommes en dehors de la maison de sainte Anne, ou plutôt dans une cour intérieure : c'est une très somptueuse habitation bourgeoise, couverte en « tieulle » ou tuiles plates avec jolie crête tréflée sur la faîtière, de curieuses cheminées et une lucarne en charpente. Anne est sous la porte du logis qui forme niche au-dessus de sa tête de la façon la plus heureuse. Cette porte est fort riche, en cintre surbaissé, avec superbe fronton sculpté, orné de deux singes qui jouent dans des enroulements de feuillages et surmonté d'un marmouset ; la baie est flanquée de deux pilastres dont les fûts sont sculptés d'ornements Renaissance avec chapiteaux à feuilles d'acanthe, surmontes chacun d'un marmouset entièrement nu et tenant un écu. A l'intérieur de cette porte qui est ouverte, on aperçoit un escalier de bois en colimaçon, dont le bourdon est tors. A côté de cette porte, s'ouvre une fenêtre à croisée de pierre par laquelle deux indiscrets regardent ce qui se passe au dehors (2). Au-dessous de cette fenêtre est un petit grillage qui ressemble à un judas. A l'autre extrémité de la maison, une porte plus petite fait pendant à la première : elle est à linteau horizontal et fermée ; au-dessus de cette porte, un petit gable à crochets surmonté d'un lion qui tient un écu, et dans le tympan duquel est aussi un écu, monte devant une fenêtre redentée. Ce petit tableau est d'une composition charmante et d'un pittoresque achevé ; mais il faudrait en dire autant de tous ceux qui précèdent et de tous ceux qui vont suivre.
          PANNEAU DE LA RAMPE B 55 (pl. LXXVIII, en Y). – 1. S'étant donc rencontrés à la Porte dorée, joyeux de se revoir et certains de l'avenir, Anne et   
Notes
(1) Suivant la légende, l'ange ne serait apparu qu'à Joachim seul. « Ei soli ». Leg. aur. - Évangile de ta Nativité de sainte Marie.
(2) Le visage de l'un d'eux est éclaté.

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Joachim adorèrent le Seigneur et retournèrent chez eux, attendant avec joie l'accomplissement de la promesse divine. – Une belle porte de ville dont la baie est à linteau légèrement arrondi dans les angles et surmonté d'un écu parti. Sous ce linteau,. on aperçoit le bas de la herse, qui est levée. Comme la plupart des portes principales des villes au moyen âge, elle est flanquée de deux tours cylindriques avec créneaux, meurtrières et mâchicoulis. La partie centrale est en pignon, couverte de « tieulles », avec jolie crête faîtière ; les deux tours ont leurs combles en forme de dômes couverts de la même façon. A côté de cette porte est une maison à pignon orné de crochets, par la fenêtre à croisée de pierres de laquelle un homme regarde ce qui se passe. On était bien curieux. Plus haut est une espèce de clocher polygonal à deux étages. Par derrière, Jérusalem s'étend avec ses remparts, ses tours, ses portes et ses maisons, et dans le lointain, sur une hauteur, un moulin à vent en bois, à pivot, tout comme il y en avait sur les plateaux qui entourent Amiens. Dans la campagne qui se trouve en avant de la ville, on a figuré des animaux et des arbres, dont un est entouré d'un plessis. A l'extérieur de la porte, Anne sortant de la ville, un fichu sur la tête, et Joachim, la tête découverte, s'embrassent affectueusement. Derrière sainte Anne et encore sous la porte, est une suivante tête nue. Joachim est suivi d'un petit caniche à moitié tondu (1).
          2. Nativité de Marie. – Une somptueuse chambre à coucher, lambrissée à draperies plissées, dans un coin de laquelle est accrochée une étagère où sont rangés pots, hanaps, plats, écuelles, gobelets, assiettes, etc., et au-dessous, un curieux porte serviette comme on en rencontre parfois dans les peintures flamandes, et qui parait être en fer forgé. Tout habillée, la tête voilée et coiffée d'un bonnet carré, Anne est couchée dans un lit de bout, abrité par un dais d'une grande richesse, aux pentes brodées et frangées avec courtines troussées, sous lequel est pendu un joli miroir. Elle est appuyée sur un oreiller à lacets avec bouffettes dans les angles. Une suivante ayant sur la tête une coiffure tuyautée, ornée par en haut d'un affiquet, et d'où s'échappent de longues mêches de cheveux – serait-ce une sage-femme (2)? – présente l'enfant soigneusement emmaillotté à sa mère, tandis qu'une autre femme lave des linges dans le baquet de bois où l'enfant vient sans doute d'être baigné. Ses belles manches ornées sous les aisselles d'un rang de bouts de rubans arrondis, sont retroussées jusqu'aux coudes : sa riche coiffure ornée de volutes aux oreilles et d'un affiquet sur le haut du front, annonce une femme de qualité.
          3. Dans l'écoinçon entre les deux principaux cintres qui surmontent les deux bas-reliefs que nous venons de décrire, on a placé comme accessoire un sujet biblique qui ne se rapporte pas à l'histoire de la Vierge Marie, mais qui en est considéré par les Pères comme une figure.
Notes
(1) Dans les vignettes des Heures de Simon Vostre, ce même sujet porte pour légende : « Concepit Anna et peperit flliam et adduxit eam » (I Reg., 1, 20 et 24). – C'est en effet ainsi qu'on représentait généralement la conception de la Vierge Marie. Il y a dans l'église Sainte-Savine, à Troyes, une belle peinture sur bois datée de 1533 et divisée en trois sujets représentant le 1er, le sujet qui nous occupe, le 2e, la nativité de la Sainte-Vierge, et le 3e, sa présentation au Temple. Tout autour règne une inscription ainsi conçue :
LAN TRENTE TROYS CINQ CENS AVECQ MILLE
DVM BON VOVLOIR ET AMOVR CHARITABLE
PAR FEMMES FVT TOVTES DE CESTE VILLE
ICY POSÉE CESTE PRÉSENTE TABLE
OV PAR HISTOYRES DUNE DAME NOTABLE
ROYNE DV CIEL SONT LA CONSEPTION
NATIVITÉ IOVEVSE VIE LOVABLE
ET PVIS AV TEMPLE SA PRÉSENTATION.
(2) Cf. misér. 91

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          Lors de l'établissement d'Israël dans la Terre Promise, Balac, roi des Moabites, fit appeler le devin Balaam pour maudire ce peuple sorti de l'Égypte, qui venait camper près de lui. Balaam, malgré la défense d'en haut, étant monté sur son ânesse et s'étant mis en route, un ange armé d'un glaive lui barra le chemin de sorte que l'ânesse effrayée refusait d'avancer, malgré les coups qu'elle recevait; alors Dieu ouvrit la bouche de l'ânesse qui se mit à parler et à se plaindre, et l'ange se découvrit à Balaam et lui dit : « Vas avec eux mais ne leur dis rien que je ne t'aie ordonné ». Balaam étant donc reparti et arrivé vers Balac, au lieu de maudire les Hébreux, fit une prophétie qui se terminait par ces mots : « Videbo eum, sed non modo ; intuebor illum, sed non prope ; orietur stella ex Jacob et consurget virga de Israel », etc. (1). – Comme ils le faisaient parfois, nos artistes ont réuni ces actes successifs en un seul sujet, qui est plutôt un symbole qu'une représentation historique proprement dite. Balaam est figuré par un homme barbu; richement vêtu. Il est monté sur l'ânesse qu'il tient d'une main par la bride, et parait avoir eu dans l'autre un objet brisé aujourd'hui; qui petit avoir été le bâton dont il frappait l'animal. Devant lui, un ange brandit une épée nue. Dans le ciel parait l'étoile prédite par le devin.
          Nous revenons à l'histoire de Marie.
          PANNEAU DE LA RAMPE C 52 (pl. LXXIX, en Y). - 1. Éducation de Marie par sainte Anne. – Une salle voûtée et carrelée ; à gauche du spectateur, une vaste cheminée, dont le linteau est orné de figures d'anges tenant des écus, et la hotte, de deux très gracieux oiseaux affrontés et d'ornements Renaissance ; dans l'intérieur pend une « crameillie à trois branchons » (2). Vis-à-vis, un délicieux dressoir, chef-d'œuvre de hucherie, formé d'une armoire à deux vantaux, surmontée d'un dais très délicatement découpé dans le goût flamboyant. Sur l'un des deux vantaux est représenté l'ange et sur l'autre la Vierge agenouillée devant un prie-Dieu, formant le groupe de l'Annonciation. Est-ce un anachronisme, ou au contraire une attention délicate (3)? La serrure est une merveille de finesse et de vérité. Un vase d'un joli galbe est placé sur la tablette inférieure, et, sur l'armoire, une écuelle et deux autres objets qui ont été brisés. Un chat est blotti sous le meuble. Au milieu de la pièce se dresse un banc monumental avec panneaux à draperies plissées et dais continu surmonté d'une frise flamboyante découpée à jour. Anne est assise sur un escabeau ou un petit banc tournant le dos à la cheminée. Un livre ouvert sur ses genoux elle apprend à lire à Marie enfant, qui est debout à côté d'elle, vêtue d'une simple robe traînante, serrée à la taille, les cheveux flottants.
          2° Au bout de trois ans, le terme du sevrage étant arrivé, Joachim et Anne accomplirent leur vœu et amenèrent la jeune Vierge au Temple du Seigneur avec des oblations. II y avait devant le Temple quinze degrés à monter, suivant les quinze psaumes des degrés. Marie les monta sans le secours de personne, comme si elle était déjà à l'âge parfait. – Le temple est figuré par un édifice en bois formé de panneaux embrevés à draperies plissées et d'un triple portique porté par des colonnettes polygonales, auquel on accède   
Notes
(1) Num., XXII-XXIV.
(2) Cf. le chef-d’œuvre de Gille Labouré, Perron à Amiens, en 1462. Arch. de la ville d'Am., AA 6, fol. 116.
(3) A la cathédrale de Reims, dans le groupe de l'Annonciation qui décore le pignon du croisillon nord du transept, exécuté en 1431, la Vierge égrène son chapelet. Cf. CERF, Notre-Dame de Reims, t. Il, p. 63.

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par un escalier de quinze marches, dont les rampes sont aussi à panneaux de bois. Marie enfant, joignant les mains, gravit cet escalier, en jetant un regard affectueux sur sa mère qui se tient au bas des degrés, étendant la main vers son enfant. Joachim est de l'autre côté et aussi debout, l'air grave, son chapeau à la main. Au haut de l'escalier, à l'entrée du temple, le grand prêtre, les mains étendues s'apprête à recevoir l'enfant d'un air bienveillant : il est barbu et vêtu d'une longue tunique par-dessus laquelle en est une autre plus courte, fendue sur les côtés, bordée de franges avec affiquets au haut des fentes, les reins ceints d'une espèce de cordon : la tête couverte d'un voile qui lui retombe sur les épaules, et, par-dessus, d'une mitre fort riche, dont les cornes sont sur les côtés. A sa gauche, trois jeunes filles aux cheveux flottants, l'une la tête couverte d'un voile, une autre coiffée d'un bonnet carré, et la troisième tête nue, représentent les vierges consacrées à Dieu attendant leur nouvelle compagne. A sa droite, un personnage imberbe, au visage très fin et expressif, contemple la scène : il porte un habit à revers fourrés et un chapeau de forme bizarre, mais mutilé.
          PANNEAU DE LA RAMPE C 51 (pl. LXXIX, en Z). – 1. La Vierge croissait en sainteté. Tous les jours, elle était visitée par les anges et favorisée d'une vision divine. Elle s'était soumise à telle règle, que du matin à tierce, elle était en oraisons. – C'est dans le Saint des Saints lui-même, où le grand prêtre avait seul le droit de pénétrer, que nos artistes ont placé Marie (1). Un autel couvert de trois nappes frangées de hauteurs différentes, est placé sous un dais en forme d'édicule en arc surbaissé et redenté, avec accolade à crochets, couvert d'imbrications, et porté par des colonnes polygonales surmontées chacune d'un petit dôme et d'un fleuron. Sur l'autel, deux chérubins couverts de plumes et munis de quatre ailes, deux tournées vers le haut et deux vers le bas, tiennent l'arche qui est en forme de châsse, dont la face principale est composée de trois panneaux à draperies plissées avec toiture imbriquée et crête découpée. A côté, est une porte en arc surbaissé, avec gable à crochets, par laquelle entre un ange en tunique et amict, levant la main droite comme pour faire faire silence. Il s'avance vers Marie, qui, une espèce de long fichu ou écharpe négligemment jeté sur la nuque et sur les épaules, par-dessous laquelle pendent ses cheveux en longues mèches, est agenouillée devant l'arche, les mains jointes et priant avec ferveur.
          2. De tierce à none, Marie vaquait à quelque ouvrage textile. – C'est dans cette occupation que nos artistes ont placé la Vierge devant un charmant portique mi-Renaissance, mi-gothique, porté par des colonnettes polygonales. Deux des entrecolonnements, entièrement à jour, laissent apercevoir la campagne plantée d'arbres; le troisième est rempli en partie par un treillis et en partie par un panneau à draperies plissées, et le dernier, garni de quatre panneaux de même, dont un est entrouvert. Assise sur un escabeau à tenailles, Marie ayant près d'elle une corbeille remplie de bobines et un siège d'une forme difficile à comprendre, est occupée à tisser une bande d'étoffe sur un très curieux métier.
Notes
(1) Suivant une tradition rapportée par saint Evode, patriarche d' Antioche, et par saint Germain de Constantinople. Cf. JOURDAIN ET DUVAL, op. cil., dans Mém. de la Soc. des Ant. de Pic., in-8, t. VII, P. 288.

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          Très remarquables comme composition, les deux sujets qui forment ce panneau sont peut-être d'une exécution plus lourde que celle des autres : têtes trop grosses, visages sans expression ni caractère, absence de finesse et de fouillé. Ces défauts, se retrouvent, quoique à moindre degré, dans quelques autres panneaux des rampes.
          PANNEAU DE LA RAMPE D 4I (pl. LXXX, en Y). – 1. Depuis none, elle ne cessait de prier que quand un ange lui apportait sa nourriture. – La Vierge s'est retirée pour prier seule dans sa chambre, pièce voûtée sur croisées d'ogives, où l'on accède par un tambour en bois avec panneaux à draperies plissées, élevé de neuf marches. Il est percé d'une porte en accolade à un vantail fermé, avec ses pentures en fer et sa très curieuse serrure à vertevelle, et de deux fenêtres en arc surbaissé. Les volets de ces fenêtres dont les panneaux sont à draperies plissées, sont fort curieux. L'un est à moitié, baissé, rentrant dans l'appui de la fenêtre comme les glaces de nos voitures, et laissant voir que la fenêtre n'est vitrée d'une mise en plomb à losanges que dans sa partie supérieure, de sorte que, si l'on veut entièrement intercepter l'air extérieur et cependant avoir encore du jour, il faut que le volet ne soit baissé qu'à demi; au-dessus règne un joli entablement de style Renaissance, avec corniche à denticules, frise ornée de trois « médailles » à têtes sculptées entourées de « chapeaux de triomphe » ou couronnes de feuillages, et architrave ornée d'une cordelière à nœuds ; enfin, sur cet entablement, est une toiture imbriquée en pavillon. Cet édicule est des plus curieux et des plus coquets, tel qu'il devait en exister jadis dans beaucoup de chambres, pour garantir de l'air extérieur. La pièce est éclairée sur le dehors par une fenêtre carrée à croisée de pierre et encadrée de moulures; là encore les deux carreaux supérieurs sont seuls vitrés à losanges, et les deux autres fermés de volets de bois à draperies plissées : l'un est à demi rentré dans l'appui de la fenêtre, tandis que notre éternel indiscret regarde de l'extérieur par l'ouverture : c'est sans doute lui qui aura conté le fait. Une horloge avec son cadran à une seule touche, tout son mécanisme intérieur merveilleusement rendu, ses poids et sa sonnerie placée en évidence au haut du petit meuble en lui faisant un joli couronnement (1), est accrochée au mur ; à côté, est une bibliothèque à une seule tablette, où sont rangés six volumes à fermoirs posés sur leur tranche inférieure, mais le plat en avant et non le dos (2). Dans ce délicieux intérieur qui respire la paix et la pureté, Marie se tient debout, tête nue, les cheveux flottants. Elle vient de prier ou de méditer et tient encore son livre ouvert. L'ange, s'approche discrètement, lui présentant d'une main un pain rond et tenant dans l'autre une cane à anse et à couvercle.
          2. Marie et ses compagnes à l'étude. – Une salle voûtée dans laquelle est un banc à deux étages de sièges et haut dossier à draperies plissées, décoré par, le haut d'une dentelle flamboyante et de pinacles : sur un des deux accoudoirs est un marmouset tenant un écu. La maîtresse d'école est assise à    
Notes
(1) C'est toujours la grande qualité des artistes du moyen âge de faire concourir les parties essentielles d'un objet à sa décoration. Cette horloge est aux yeux de tous un instrument à marquer les heures. Cela ne l'empêche pas d'être infiniment gracieuse.
(2) Les reliures anciennes chargées de fermoirs, de bourdons, parfois de pièces d'orfèvrerie et d'autres aspérités ne permettaient pas de placer les volumes plat contre plat, comme aujourd'hui.

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l'étage ou gradin supérieur : respectable matrone vêtue d'une robe, d'un manteau et de la guimpe sur laquelle est posé un court voile, elle tient d'une main un livre à fermoirs, et lève l'autre comme si elle faisait une explication. Marie est à côté d'elle. La mise des deux compagnes qui sont assises au gradin inférieur, est beaucoup plus recherchée que la sienne : l'une porte une robe ouverte en carré avec déchiquetures et gorgerette plissée, manches bouillonnées et riche coiffure ornée d'une profusion d'affiquets, de perles, de réseaux, etc., et, aux oreilles, d'une paire de rosaces du milieu de chacune desquelles part une gourmette nouée sous le menton ; l'autre a un rang de perles à l'ouverture de sa robe sur la poitrine ; sur sa tête est posé un voile sous lequel flotte sa chevelure, et par-dessus lequel est posé un bourrelet; elle tient un objet qui parait être une pomme. Toutes trois feuillettent des livres et paraissent écouter avec attention les enseignements de la maîtresse.
          PANNEAU DE LA RAMPE D 40 (pl. LXXX, en Z). – 1. Lorsque Marie fut parvenue à sa quatorzième année, le pontife voulut, selon l'usage, la renvoyer dans sa famille, pour être légitimement mariée. Marie s'y refusa, parce qu'elle avait voué à Dieu sa virginité. Devant une pareille nouveauté si contraire aux idées du peuple Juif, les anciens convoqués furent unanimement d'avis de consulter le Seigneur. Ayant donc prié, le pontife entendit une voix qui répondit que tous les hommes à marier de la maison de David aient à porter chacun une verge sur l'autel, et que celui dont la verge germerait et sur laquelle le Saint-Esprit en forme de colombe viendrait se poser, devrait être fiancé à Marie. Tous vinrent donc, mais Joseph se trouvant trop âgé pour épouser, une si jeune vierge, fut le seul à soustraire sa verge de l'épreuve. Aucune verge ne fleurit, et le Seigneur de nouveau consulté répondit que la verge de celui qui devait épouser Marie manquait. Joseph ainsi trahi dut s'exécuter, et aussitôt sa verge se mit à fleurir et une colombe vint se poser sur elle. – Dans le temple, figuré par une suite d'arcades surbaissées portées par des pilastres avec une porte amortie par une accolade à crochets, est un autel couvert de deux nappes frangées et d'un retable à trois ressauts, devant lequel se tient le grand prêtre qui parait bénir, deux doigts levés. A côté de lui, est un assistant imberbe, peut-être un lévite, en robe demi-longue, fendue par devant et, serrée à la taille, et coiffé d'un bonnet carré ; il tient un livre fermé. Joseph s'avance vers le grand prêtre, tenant solennellement à deux mains sa verge fleurie. L'artiste a oublié de figurer la colombe. Le futur époux de Marie porte une longue robe et un manteau à collet et capuchon relevé, attaché sur le devant de la poitrine par un riche fermail ; il est barbu et tête nue. Quatre autres prétendants suivent derrière lui, tenant comme des cierges leurs verges stériles.
          2. Fiançailles de Marie et de Joseph. – Toujours le temple figuré par de grandes baies cintrées et vitrées en losanges : dans le fond, est une porte en arc surbaissé, surmontée d'une rose flamboyante très finement découpée, le tout sous un grand arc en plein cintre avec redents, orné de rosaces et de crochets, et, retombant sur deux pilastres sculptés d'une suite de rosaces. Au milieu, se tient le grand prêtre ayant une sorte de chape sur les épaules : il prend Joseph par la main qu'il unit à celle de Marie. Celle-ci s'avance timidement, un chapeau de roses sur sa chevelure flottante. Du côté de Joseph se tiennent deux hommes imberbes, l'un vêtu d'une houppelande à revers et      

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coiffé d'un mouchoir par-dessus lequel est posé un somptueux chapeau entouré d'un rang de perles et surmonté d'un gland, l'autre costumé à peu près de même, avec un non moins somptueux chapeau fort élevé, tailladé, les bords retroussés et ornés d'une enseigne, et surmonté d'une espèce de rosette. Du côté de Marie deux jeunes femmes, l'une vêtue d'unie longue robe par-dessus laquelle en est une autre raide, fendue sur les côtés, arrondie par devant et par derrière, et bordée d'un riche et large galon et de houppettes, ouverte à revers sur la poitrine que couvrent les fins plis de la gorgerette, manches tailladées et bouillonnées, et sur la tête une espèce de bonnet à la Charlotte Corday d'où la chevelure s'échappe en longues mèches. L'autre porte une riche coiffe à oreilles pointues et ornées de perles du centre de chacune desquelles s'échappe une gourmette qui retombe gracieusement sous le menton (1).
          A partir d'ici, nous quittons la légende, pour suivre l'Évangile
          PANNEAU DE LA RAMPE E 32 (pl. XXXI. en Y). – 1. L'Annonciation (2).– La chambre de la Vierge est meublée d'un lit à baldaquin avec courtines troussées et pentes richement brodées d'ornements dans le goût de la Renaissance, et bordées de franges ; le châlit est formé d'une suite de panneaux à draperies plissées et couvert d'une courtepointe à losanges. Un joli miroir circulaire est pendu dans le fond du lit. Dans un coin de la pièce est une porté surmontée d'une frise et d'un fronton en style de la Renaissance. Au milieu, un vase de lis est posé sur un escabeau. A demi agenouillée sur un prie-Dieu, Marie paraît distraite de sa méditation, et fait le geste de fermer le livre qui était ouvert devant elle. Elle détourne la tête d'un air troublé, à l'arrivée de l'ange Gabriel qui vient de la saluer d'une façon si inattendue (3). Celui-ci se présente vêtu de l'amict, de l'aube et d'une chape attachée par un riche fermail. II tient un grand sceptre fleuronné, autour duquel est enroulée une banderole muette. Dans le ciel, au milieu d'un chœur de chérubins à quatre ailes et sortant de nuages, apparaît le Père Éternel à mi-corps, à longue barbe, vêtu d'une chape à fermail, coiffé de la tiare à trois couronnes, tenant le globe d'une main et bénissant de l'autre, tandis que de lui descend le Saint-Esprit en forme de colombe, à travers un jet de rayons lumineux (4).
          2. La Visitation (5). – Marie est toujours vêtue comme précédemment, ayant, en plus un court voile jeté sur sa tête, mais par-dessous lequel on voit toujours sa chevelure flottant en longues mèches. Élisabeth, femme âgée, en guimpe, bourrelet et manteau jeté sur les épaules, est allée au-devant d'elle et la rencontre à la porte de sa maison. Pour exprimer les sentiments d'Élisabeth et traduire par un geste significatif les paroles que l'Évangile lui met dans la bouche (6), elle est figurée fléchissant le genou et portant respectueusement la main droite sur le ventre de Marie, tandis que la mère du Sauveur, dont             
Notes
(1) Dans les Heures de Simon Vostre, ce sujet est accompagné de la légende : « Cum esset desponsata mater Jesu Maria Joseph. (Matth., 1, 18) »
(2) Luc, 1, 26-38.
(3) « Turbata est in sermonc ejus et cugitabat qualis esset ista salutatio ». Luc., 1, 29.
(4) « Spirites Sanctus supervenict in te et virtus Altissimi obumbrabit tibi ». Luc., 1, 35
(5) Luc., 1, 39-56
(6) « Exultavit infans in utero ejus, et repleta est Spiritu Sancto Elisabeth, et exclarnavit voce magna et dixit: Benedicta tu inter mulieres et benedictus fructus ventris tui. Et unde hoc mihi, ut veniat mater Domini mei ad me? » Luc. 1, 41-43.

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l'attitude trahit l'émotion et la joie, semble chanter « Magnificat anima mea Dominum », etc. (1). La demeure de Zacharie et d'Élisabeth est figurée par une riche maison forte, . avec créneaux, mâchicoulis, chemins de ronde, poivrières, pignons à crochets, porte en plein cintre munie d'une forte serrure, etc., bâtie sur une montagne plantée d'arbres (2).

          JOUEE F 31. - La jouée des stalles hautes de ce côté est garnie de sept sujets sculptés qui continuent l'histoire de Marie. Ils sont disposés suivant le schéma ci-contre.
Les sujets des deux premiers bas-reliefs, qui forment comme le soubassement de la jouée (pl. LXXXII, en Y), sont rapportés par saint Mathieu : « Or la naissance du Christ arriva ainsi. Marie, sa mère, étant fiancée à Joseph, il se trouva, avant qu'ils eussent habité ensemble, qu'elle avait conçu par la vertu du Saint-Esprit. Joseph, son mari, qui était un homme juste, ne voulant pas la diffamer, résolut de la renvoyer secrètement. Comme il était dans cette pensée, voici qu'un ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : Joseph, fils de David, ne crains point de prendre avec toi Marie ton épouse, car ce qui est formé en elle est l'ouvrage du Saint-Esprit. Et elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus, car il sauvera son peuple de ses péchés.... Réveillé de son sommeil, Joseph fit ce que l'ange du Seigneur lui avait commandé ; il prit avec lui Marie son épouse » (3).
1. L'ange tirant Joseph de son doute. – Joseph assis dans une massive chaire gothique à panneaux de draperies plissées, bonnet carré sur la tête, est endormi, accoudé, le front appuyé sur sa main. Un ange semble lui parler. A leurs pieds, est un objet difficile à distinguer, que MM. Jourdain et Duval ont pensé être une besace, pour indiquer l'intention de Joseph de partir. Nous verrons en effet la besace clairement indiquée dans le sujet suivant.
Jouée F Stalles hautes
La scène se passe à l'extérieur d'une ravissante habitation mi-gothique, mi-Renaissance. Le rez-de-chaussée du bâtiment principal est en maçonnerie nue, sans aucun percement et sans autre ornement que des contreforts. Au-dessus, règne une frise sculptée, légèrement en saillie. Le premier étage du plus grand côté est percé de deux fenêtres carrées à croisées de pierre, dont les deux carreaux du haut sont seuls vitrés à losanges : deux curieux regardent par l'une d'elles. Entre ces fenêtres, est une niche en accolade à crochets, qui abrite une statue en pied paraissant représenter le Sauveur tenant le monde et bénissant. Est-ce encore un anachronisme ou une intention de l'artiste?
Sur le petit côté, est sculpté un écu à trois hermines posées 2 et 1, tenu par deux lions.
Notes
(1) Luc., 1, 46.
(2) « Abiit in montana ». Luc., 1, 39. – Ce panneau et le suivant, à la hauteur duquel il devait se trouver jadis avant la suppression de la première stalle basse de ce côté, est assez endommagé par le frottement des personnes qui, pendant les offices, se pressent aujourd'hui encore, comme autrefois, entre les stalles et le sanctuaire
(3) Matth., 1, 18-24.

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Le pignon est orné de crochets et la toiture, en ardoises, est surmontée d'une crête découpée. Sur le grand côté de cette toiture s'ouvrent deux très riches lucarnes ou « fenêtres Beauvoisiennes » (1), amorties en accolades avec crochets : A l'un des angles du bâtiment est accrochée une petite tourelle en encorbellement ; à l'angle opposé, une autre tourelle polygonale et beaucoup plus considérable s'élève de fond : elle paraît contenir l'escalier ; on y pénètre par une porte en arc surbaissé, surmontée d'un gable à crochets.
          2. Joseph s'excusant à Marie de ses soupçons injurieux. – Nous sommes encore à la porte d'un somptueux édifice couvert en ardoises, dont le pignon est à crochets et la porte en arc surbaissé, avec ses pentures et sa serrure. A côté, est une autre porte beaucoup plus riche, amortie en accolade et flanquée de deux grosses colonnes dont les fûts sont sculptés à torsadés, et qui servent de supports à un entablement dont l'architrave est sculptée de feuilles de refend, la frise, d'ornements de la Renaissance, avec une tête dans un médaillon, et la corniche, d'une cordelière à nœuds, le tout surmonté d'une espèce de dôme sculpté. A la droite du spectateur, Marie est assise dans une très riche chaire de style Renaissance, dont le dossier est surmonté d'une espèce de fronton cintré, à coquille avec animaux fantastiques et deux marmousets nus, debout et tenant des écus ; aux accoudoirs sont de petits animaux. Cette chaire est abritée par un dais d'étoffe drapée, bordée d'un riche galon et d'une frange, avec dorsal qui tombe par derrière. II faut remarquer la richesse de cette chaire en comparaison de celle dans laquelle Joseph est assis au sujet précédent, et surtout- la présence du dais qui la surmonte ; l'artiste a certainement voulu marquer la plus grande dignité de Marie, et surtout la présence de Dieu qu'elle portait dans ses flancs. Marie, une écharpe jetée sur sa chevelure toujours flottante, méditait dans un livre encore ouvert sur ses genoux, lorsque Joseph est venu la trouver. Celui-ci, accompagné de deux anges, est humblement agenouillé, les mains jointes. Il a l'air confus et plein de regret. Ses mains sont actuellement brisées : Marie les lui prenait avec bonté pour l'engager à se relever. A ses pieds sont sa besace et son paquet de voyage soigneusement ficelé (2).
          Les sujets suivants (pl. LXXXV), sur la partie de la jouée dont les deux côtés sont visibles, sont sculptés à double face et peuvent être vus indifféremment de l'intérieur et de l'extérieur, la face principale se trouvant vers l'extérieur.
          3. La Nativité de Jésus (fig. 204, I). – Au milieu d'une masure demi pierre et demi bois, couverte en chaume et tombant en ruines, au fond de laquelle est une mangeoire et un râtelier rempli de foin, où mangent un bœuf et un âne (3), l'Enfant Jésus, entièrement nu et environné d'une auréole                
Notes
(1) Ce qu'on appelle aujourd'hui des belvoisines.
(2) Ni saint Mathieu, ni la plupart des évangiles apocryphes ne disent que Joseph s'est ainsi humilié devant Marie, ni même que la Vierge a eu connaissance de ses soupçons; seule, l'Histoire de la nativité de Marie et de l'enfance du Sauveur, fait dire par Joseph à Marie : « J'ai péché, car j'avais entretenu quelque soupçon contre toi » . C'est d'ailleurs une tradition fort ancienne de le représenter ainsi, et c'est avec raison que MM. Jourdain et Duval, nous ont montré dès le XII° s., dans le portail Sainte-Anne de Notre-Dame de Paris, Joseph dans cette posture d'humiliation et d'excuse. Dans les vignettes des heures de Simon Vostre, ce sujet a pour légende : Exurgens Joseph a somno accepit conjugem suam ». Matth., 1, 24. – Sur ces deux bas-reliefs, voy. RIGOLLOT, Essai historique sur les arts du dessin en Picardie, dans Mém., de la Soc. des Ant. de Pic., in-8°, t. III, p. 451 et Hist. des arts du dessin, t. II, p. 240
(3) Sur la présence du bœuf et de l'âne, voy. JOURDAIN ET DUVAL, op. cit., dans Mém. de la Soc. des Ant. de Pic., t. VII, p. 302.

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lumineuse, est couché par terré sur un peu de paille (1). Derrière lui, trois petits anges l'adorent à genoux, les mains jointes (2). Marie joignant aussi les mains et Joseph tenant un bâton de voyageur et une chandelle allumée, sont agenouillés en adoration, aux côtés de l'Enfant. Un berger, la tête couverte d'un chaperon, dont la pèlerine est déchiquetée à lambeaux, s'approche chapeau bas en s'appuyant sur sa houlette (3).


Fig. 204 Nativité. Adoration des Mages (Stalles) (Jouée F 31 )

En dehors de l'étable, au milieu de la campagne, un autre berger, chaussé de souliers et de bas qui retombent sur ses talons (4), besace frangée aux reins, et chapeau sur la tête, sa houlette à la main, entouré de ses moutons et de son chien, regarde vers le ciel, la main levée, comme s'il entendait et voyait            
Notes
(1) On n'a pas suivi a la lettre le texte de l'Évangile : « Pannis eum involvit et reclinavit cura in presepio, quia non erat eis locus in diversorio ». Luc, 11, 7.
(2) « Et Marie mit au monde un fils que les anges entourèrent dés sa naissance, et qu'ils adorèrent disant Gloire â Dieu dans les cieux, et paix sur la terre aux:hommes de bonne volonté ». Hist. de la Nativité de Marie et de la Naissance du Sauveur, XIII.
(3) Elle est brisée.
(4) Voy. le bas-relief n° 6, dans le haut dossier de la maîtresse stalle 1.

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quelque chose d'extraordinaire. En effet, sur l'autre face du groupe, un ange descend du ciel tenant une longue banderole (1). Du même côté, et dans la prairie plantée d'arbres dont l'étable est entourée, deux autres bergers, vêtus à peu près comme le premier, font paître leurs moutons. L'un est debout, l'autre, assis par terre, joue de la musette. Un chien est couché près d'eux (2).
          4. L'Adoration des Mages (fig. 204, 2). – Toujours le même édifice, en ruines, à peu près comme dans le sujet précédent, mais tourné d'une façon un peu différente, de sorte que la mangeoire, devant laquelle étaient le bœuf et l'âne, ne se voit plus, et qu'une suite d'arcades à jour occupe le fond. Marie est assise, tenant l'Enfant Jésus entièrement nu debout sur ses genoux. D'un geste qui manque un peu de dignité, l'Enfant saisit à deux mains le superbe hanap découvert qu'un des rois-mages lui présente à genoux. Celui-ci porte une longue robe, dont le col droit et évasé, fait penser au col dit « Médicis », et dont les manches sont serrées sous les aisselles par un rang de bouts de rubans, larges aux coudes, puis de nouveau serrées et tailladées aux poignets. Il a une ceinture ornée de pendeloques. Son chapeau ceint d'une couronne royale et surmonté d'un motif de passementerie est posé à ses pieds. Remarquons en passant la finesse avec laquelle sont traitées les mains de ce personnage. Un autre roi-mage se tient debout derrière lui, chaussé de très curieux souliers découverts, avec bas tailladés à la cheville et retombant à revers ou à bourrelets sous les jarrets (3); son vêtement est une espèce de saie bizarrement drapée, munie d'un capuchon terminé par un gland et relevé. La tête enveloppée d'un mouchoir attaché sur le front par un affiquet, il tient d'une main son chapeau à couronne royale, et de l'autre son présent, malheureusement brisé. Son visage rond, aux lèvres épaisses, au nez épaté, son type si différent de celui des autres personnages, et, de plus, son accoutrement un peu hétéroclite permettent de reconnaître en lui le roi noir. Nous le croyons d'autant plus volontiers que, dans une grande gravure de la Nativité dans les heures de Simon Vostre, le roi noir porte presque absolument le même costume. Le troisième mage se tient de l'autre côté : souliers tailladés à` la cheville, houppelande à larges manches et revers fourrés, bordée par le bas d'un large galon, turban orné d'une couronne; il se dispose à offrir à son tour un riche hanap couvert. Joseph se tient par derrière, tête nue, un bâton potencé à la main. Le revers du sujet ne figure que l'extérieur de l'étable et le dos des personnages que nous venons de décrire; l'étoile est absente.
          5. Présentation de Jésus au Temple et Purification de Marie (4). - Le Temple est figuré par un superbe édifice en style Renaissance avec pilastres sculptés, frises décorées, frontons à coquilles surmontés d'enfants nus jouant avec une patenôtre. En avant, est un autel porté par quatre petits piliers carrés, couvert de deux nappes frangées, sur lequel Marie dépose l'Enfant Jésus            
Notes
(1) « Et pastores erant in regione eadem vigilantes.... Et ecce Angelus Domini stetit juxta illos et claritas Dei circumfulsit illos, et timuerunt timore magne. Et dixit illis Angelus : Nolite timere, ecce enim evangelizo vobis gaudium magnum ..... quia natus est vobis hodie Salvator » etc. Luc, II, 8-11.
(2) A remarquer l'analogie entre cette Nativité et la manière dont le même sujet est représenté dans les estampes de la même époque, et notamment dans les:cures de Simon Vostre, tant dans les vignettes des encadrements que dans les gravures principales. L'édifice en ruines, l'Enfant Jésus nu et couché par terre, Joseph tenant un bâton et une chandelle allumée, les bergers, les anges dans le ciel, semblent de rigueur dans toutes les Nativités de cette époque.
(3) Cf. les chaussures des bergers au sujet précédent.
(4) Luc, II, 22-39.

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entièrement nu. Siméon le reçoit dans ses bras sur une écharpe. C'est un vieillard barbu, en costume sacerdotal : longue tunique, sur laquelle en est une autre plus courte, frangée et serrée à la taille par un cordon à glands; sur sa tête est un capuchon à pèlerine, par-dessus lequel est posé un bonnet pointu décoré comme une mitre. Joseph, dont la, figure est fort belle, s'avance derrière Marie, tenant un objet que MM. Jourdain et Duval ont pris pour une épée nue, mais qui n'est autre chose que le cierge que, dans l'église catholique, on porte à la cérémonie des relevailles, appelée aussi « purification » (1), et que, par assimilation, les artistes de l'époque faisaient presque toujours figurer dans la scène de la Purification de Marie (2). De l'autre main, Joseph tient un petit panier à anse fort curieux, rempli de tourterelles ou de jeunes colombes. Au premier plan, une femme, en longue robe, tête voilée, bourse à la ceinture, s'avance comme si elle voulait parler. Serait-ce la prophétesse Anne ? Par derrière, se tiennent trois autres personnages : un homme en bonnet carré, et deux femmes, l'une coiffée d'un bourrelet, l'autre vêtue d'une robe ouverte en pointe dans le dos, manteau drapé sur une épaule, livre fermé dans la main, la tête coquettement couverte d'un fichu qui fait penser à certaines coiffures du XVIII° siècle. C'est un des plus jolis de tous les groupes des stalles.
          6. Au droit : Siméon, vêtu comme ci-dessus, à demi agenouillé, levant les mains, les yeux au ciel, comme s'il recevait une inspiration d'en haut (3).
          Au revers : David debout, barbu, tête nue, foulant aux pieds sa couronne et une espèce de draperie – est-ce un manteau ? – souliers en bec de cane, bas retombant à revers, chausses collantes, saie bordée d'un riche galon, fendue par devant, avec manches évasées, bouillonnées aux épaules. Il joue de la harpe et déroule une banderole muette.
          Suivant MM. Jourdain et Duval (4), le prophète Siméon représenterait et les heureux enfants de Dieu qui sont les témoins de l'accomplissement des promesses; le prophète David, tous ceux qui ont entendu la promesse d'un sauveur, mais qui sont morts, dit saint Paul, sans avoir reçu les biens promis de Dieu, les voyant seulement et les saluant de loin ..... Siméon et David sont à la fois la voix de Dieu qui annonce et la voix de Dieu qui confirme la réalisation des biens annoncés », etc. (5).
          7. Le septième compartiment est veuf des deux statuettes qui faisaient pendant aux deux précédentes. MM. Jourdain et Duval (6) supposent qu'il devait être occupé par la prophétesse Anne d'un côté, et, de l'autre, par un personnage de l'Ancien Testament, Salomon peut-être ou Samuel.
Le long du montant de cette jouée, huit niches ont été dépouillées des groupes et des statuettes qu'elles renfermaient, par les vandales de 1839. Dans plusieurs on voit encore les chevilles qui les maintenaient (7).
Notes
(1) En 1395, le curé de Saint-Martin-au-Bourg à Amiens avait refusé de recevoir une femme « à purification..... pour ce qu'elle n'avoit point de cape noire vestue, selon l'usage de ladite ville et diocèse d'Amiens ». Arch. de la ville d'Am., AA 2, fol. 68.
(2) Cf. les Heures de Simon Vostre.
(3) « Responsum acceperat a Spiritu Sancto non visurum se mortem nisi prius videret Christum Domini ». Luc, II. 26.
(4) Op. cit., dans Mém. de la Soc. des Ant. de Pic., t. VII, p. 307.
(5) Hebr., XI, 2.
(6) Op. cit., P. 308.
(7) « II sera important, disent MM.. Jourdain et Duval (loc. cit.), et non impossible, de reconnaître à l'aide des textes sacrés et de l'usage qu'on en faisait au XVI° siècle, les sujets enlevés et la manière de les rétablir. Nous pouvons désigner dès maintenant l'Adoration des bergers, les Mages découvrant l'étoile, se mettant en route, paraissant devant Hérode, avertis par un ange de retourner par un autre chemin. La Circoncision n'avait pas été omise non plus. Nous en avons pour preuve un dessin levé il y a quelques années et encore existant. Ces conjectures s'établissent d'ailleurs sur la connaissance et par l'étude des sculptures analogues pour l'époque et pour le choix et l'ordonnance des sujets ». Je ne sais ce qu'est devenu le dessin dont parle MM. Jourdain et Duval. Dans le tome III des Monuments anciens et modernes de Gailhabaud, publié en 1870, il y a de mauvais dessins des stalles de la cathédrale d'Amiens, qui paraissent antérieurs à 1839. Parmi eux se trouve un dessin de la face extérieure de la jouée qui nous occupe avec son imagerie au complet mais trop mal dessinée pour que l'on puisse reconnaître ce qu'elle représente.
En 7, est un personnage symétrique a celui qui occupe le n° 6; en 8 et 9, deux personnages isolés, debout; enfin, sur le montant à droite du spectateur, un groupe représentant un prêtre entre deux personnages lui présentant un enfant nu. Ce pourrait bien être la Circoncision.

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Les sujets sculptés sur ce panneau sont extrêmement remarquables de composition et d'exécution; et peuvent compter parmi les meilleurs de toutes les stalles : il y a des expressions de figures des plus variées et des plus vraies ; tout y est traité avec une grande perfection. On ne peut même pas faire un crime aux artistes de ne pas y avoir mis toute la gravité désirable, de les avoir compris comme on les comprenait de leur temps, d'une façon toute différente de celle dont on les traitait au XIII° siècle, tant il y a de charme, d'abandon et de pittoresque dans ces scènes qu'ils ont su rendre familières et touchantes, sans sortir de la convenance exigée par la grandeur des sujets. Là encore ils ont montré leurs qualités toutes françaises.

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