CHAPITRE VII

STALLES

II
DESCRIPTION.


Généralités

          Les stalles, disposées sur deux rangées, stalles hautes et stalles basses. occupent, des deux côtés du chœur, les travées 17-19 a, I9-21 a, 18-20 a, 20-22 a, et un peu plus de la moitié des travées 21-23 a et 22-24 a. En avant, face au sanctuaire, elles se retournent à droite et à gauche de l'entrée principale du chœur. br> Avant les travaux du XVIII° siècle, il y avait en tout cent vingt stalles soixante-six hautes et cinquante-quatre basses. Depuis la suppression de huit stalles quatre hautes et quatre basses) pour élargir l'entrée du chœur, et des deux dernières stalles basses du côté du sanctuaire (I), il n'en reste plus que cent dix, soixante-deux hautes et quarante-huit basses.
plan general
Derrière les stalles hautes s'élève un haut dorsal couronné par un dais continu qui les abrite toutes. On a donné une plus grande importance aux deux premières stalles de la rangée supérieure à droite et à gauche de l'entrée principale du chœur (2), et qui avaient une destination spéciale (3). Elles sont plus larges : leur dais est distinct et avance plus que le dais continu qui s'étend au-dessus des autres, et est surmonté d'une pyramide fort élevée. Leur ornementation a reçu une plus grande richesse.
Notes
(1) Voy. ci-dessus, t. II, p. 154.
(2) Stalles 1 et 56.
(3) Voy. ci-dessus, t. II, p. 155.
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Les deux dernières hautes stalles vers le sanctuaire (1) n'ont pas de dais spéciaux, mais sont surmontées de pyramides moins importantes que celles qui couronnent les deux maîtresses stalles 1 et 56.
          Les stalles basses sont élevées d'une marche au-dessus du dallage du chœur, et les stalles hautes, de trois. Il y a entre les deux rangées de stalles un espace large de plus de 8o centimètres, qui rend la circulation extrêmement facile.
          A tous les points de vue, les stalles de la cathédrale d'Amiens sont une oeuvre de menuiserie absolument prodigieuse. Elles sont aussi remarquables « par la variété des détails, l'extrême élégance de la composition, le nombre prodigieux des figures, que par la délicatesse achevée du travail et la perfection des assemblages dont pas un ne s'est démenti » (2). C'est aussi bien un chef-d’œuvre de menuiserie que de sculpture sur bois.
          Il est impossible de rendre compte de tous leurs ingénieux assemblages. Malgré la complication extrême de l'ornementation, ils sont généralement assez simples mais toujours logiques et d'une précision qui confond les hommes du métier. Il y a lieu de remarquer principalement l'habileté avec laquelle les différentes pièces sont contreprofilées. Il a fallu que certaines aient été sculptées avant l'assemblage, d'autres après. Les assemblages à joints vifs sont absolument invisibles, et le fil du. bois est seul pour révéler leur présence. On est surpris que des panneaux qui ont parfois de sept à huit centimètres d'épaisseur, comme par exemple ceux des rampes qui accompagnent les passages à travers les stalles basses, aient pu être dressés au point d'adhérer exactement d'un bout à l'autre. Ces panneaux semblent tout d'une pièce, et il faut les examiner minutieusement pour apercevoir les joints, et encore les perd-on souvent de vue.
          Une des grandes habiletés des menuisiers a été en effet de dissimuler ces joints, souvent dans de profondes moulures, d'autres fois dans l'ingénieux arrangement des sujets sculptés. Ainsi les panneaux à jour des jouées des quatre hautes stalles extrêmes (A, F, G, L, fig. 194) (3), sont composés de deux et même de trois pièces sculptées à part et appliquées ensuite l'une sur l'autre. On ne comprend pas comment les menuisiers ont pu obtenir des enchevêtrements de lignes si compliqués dans des pièces distinctes, pour que tout tombe exactement à sa place sans aucune déviation, sans aucun gauchissement. Il faut admirer surtout l'exécution, la combinaison et l'assemblage des hautes pyramides qui surmontent les deux maîtresses stalles 1 et 56. Ce sont des merveilles de menuiserie : elles sont uniques.
          Tout est naturellement exécuté en plein bois, souvent avec une saillie énorme : les parties planes sont d'une égalité, les moulures d'une netteté et d'une précision admirables. Bien entendu, les moulures sont toutes faites au ciseau et à la gouge : certaines moulures creuses ont des profils presque impossibles à exécuter de nos jours.
          Pour ne pas entrer dans des détails qui nous mèneraient beaucoup trop loin, nous ne pouvons que donner une idée de leur structure générale. Elle est et somme-assez simple.

Notes
(1) Stalles 31 et 86.
(2) BONNAFFE, Le meuble en France au XVI° s., p. 40.
(3) Cette figure 194 qui représente le plan général des stalles nous servira de référence dans toute la description de celles-ci. C'est à elle que renverront les numéros et les lettres de notre texte, à moins d'indication contraire.

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Soit (fig. 195) la coupe sur le milieu d'une stalle haute et d'une stalle basse. De distance en distance, environ tous les deux mètres, on a établi par terre, un peu plus bas que le dallage du chœur, les solives AA’. Sur les extrémités A’ de ces solives, on a assemblé à tenons et mortaises les pièces de bois C, épaisses d'environ 15 centimètres, destinées à supporter tout le haut dorsal des stalles.
Par en haut, ces pièces de bois sont assemblées de même à la pièce horizontale D, d'où partent les accoudoirs. Dans une encoche pratiquée dans la pièce C, vient s'emboîter la pièce longitudinale E, qui est également d'une très forte épaisseur (15 centimètres). Cette énorme pièce forme le fond de chaque stalle sous la miséricorde, et on lui a donné extérieurement l'aspect d'un simple feuillet embrevé dans un bâtis. De semblables pièces F, emboîtées dans les solives AA’, remplissent le même rôle pour les stalles basses. Des solives GG’ correspondant à toutes les parcloses des stalles hautes et assemblées à tenons et mortaises à la partie inférieure des pièces E et à la partie supérieure des pièces F, sont destinées à supporter le plancher des stalles hautes. Celles qui se trouvent au-dessus des solives AA’ sont soulagées par des potelets 1. coupe des stalles
Les parcloses B des stalles hautes s'élèvent au droit de ces solives GG’, dans lesquelles elles sont assemblées. Elles sont entaillées pour laisser filer les grosses pièces E.
         Comme les parcloses des stalles basses ne sont pas sur le même prolongement que celles des stalles hautes, leur plancher a été établi sur un système de soliveaux JJ’ correspondant à chaque parclose des stalles basses et assemblées à tenons et mortaises d'une part aux grosses pièces F, et de l'autre aux pièces longitudinales M qui ferment l'élévation du plancher des stalles basses au-dessus du dallage du chœur.
Les parcloses H des stalles basses sont placées de la même manière que celles des stalles hautes, au droit des soliveaux JJ', en emboîtant les pièces F.

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De grosses pièces horizontales K, analogues aux pièces D des stalles hautes, et d'où partent les museaux des accoudoirs des stalles basses, sont assemblées aux rampes placées aux extrémités des stalles basses et dans les passages à travers celles-ci. Elles sont soulagées de distance en distance par de petites colonnes polygonales N.
          Aux stalles hautes, comme aux stalles basses, les dossiers sont formés de minces feuillets embrevés par en haut dans les pièces horizontales D et K, et par en bas dans les pièces E, F.
De petits goussets a, a' adoucissent les angles sous les départs des museaux. Les sellettes O, O' exécutent leur révolution au moyen de charnières attachées à la partie supérieure des madriers E et F. Lorsqu'elles sont relevées (O), elles s'appuient au dossier des stalles; lorsqu'elles sont abaissées (O'), elles sont retenues par des moulures horizontales b b' ménagées dans les parcloses.

         Le long de la grosse pièce horizontale D règne la traverse L qui est légèrement en feuillure dans celle-ci, et qui file tout le long de la rangée des stalles hautes. Vis-à-vis chacune des parcloses s'élève le poteau P P' qui est entaillé à sa partie inférieure pour enfourcher la traverse L. La traverse supérieure Q, qui, à chaque stalle, est assemblée à tenons et mortaises dans les montants PP', forme avec la traverse L et les montants PP' un bâtis dans lequel les panneaux RR' sont assemblés. Ce système de panneaux, qui constitue le haut dorsal des stalles, est maintenu par derrière par un robage de planches clouées horizontalement.
dessin des dais
          La devanture des dais se compose d'une série de montants en pendentifs SS' correspondant aux montants PP'. Chacun de ces montants SS' est doublé jusqu'à une certaine hauteur d'un potelet dd'. Ces montants sont réunis dans le sens longitudinal par les traverses T, U (fig. 196) qui sont assemblées dans chacun d'eux à tenons et mortaises. Des pièces horizontales V réunissent les montants SS' aux montants PP' et sont soulagées par les pièces courbes W formant consoles. Au-dessus de chaque stalle, les pièces diagonales X maintiennent l'écartement. Un plancher est posé sur les traverses V (1).
          De deux en deux, les montants PP' sont prolongés d'environ 80 centimètres, et sont réunis à leur partie supérieure P' aux montants SS' par les traverses Y qui maintiennent la devanture des dais dans un plan vertical.
          Par la suite, on a complété et renforcé ce système de suspension des dais au moyen de barres de fer rattachées à une poutre Z (fig. 195) que l'on a fait courir sur le mur de fond des clôtures extérieures en pierre.
Notes
(1) La fig. 196 suppose ce plancher enlevé.
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L'assemblage des museaux c, c' avec les pièces horizontales D, K et les parcloses B. H, est à la fois très simple, très ingénieux et d'une solidité parfaite, sans le secours de chevilles ni de colle. Soit (fig. 197) V, la coupe sur une des parcloses, le museau supposé enlevé, X, le plan supérieur du museau assemblé à la grande pièce horizontale, Y, sa coupe transversale sur la ligne C C’, et Z, sa coupe longitudinale sur la ligne E E’.
Les profils B, B' des accoudoirs sont amorcés sur la grande pièce horizontale D, la place du museau étant ménagée entre, deux amorces. D'une part, celui-ci tient à la parclose dont la trace est en A, par la queue d'aronde F qui s'engage dans la rainure F'. D'autre part, le tenon G, qui est fort long, vient pénétrer dans la mortaise G'. A la partie supérieure du museau, on a laissé la languette H, qui vient s'engager en biseau à recouvrement dans une entaille ménagée à la partie supérieure de la grande pièce D, donnant avec celle-ci un joint visible qui a la forme de la ligne brisée courbe K L E L' K'.
          A chaque miséricorde est sculpté un sujet à personnages emprunté à la Bible ;
assemblage des accoudoirs
les parcloses sont garnies d'appuie-mains formés chacun d'une figurine de fantaisie. Le long de la traverse L (fig. 195) court un ruban enroulé d'un très bel effet. La partie visible des montants PP' est formée d'une série de moulures prismatiques servant de supports aux retombées des petites voûtes qui forment le ciel des dais. Les panneaux RR' simulent une arcature flamboyante dont le fond est semé de fleurs de lis en relief (1). A leur partie inférieure règne une ravissante frise de feuillage dont le dessin varie à chaque panneau.
          Le ciel des dais se compose d'une suite de petites voûtes sur croisées d'ogives. Sur les ogives, qui ont une forme ondulée, viennent s'appliquer les remplissages formées de petites planchettes assez semblables à des douves de tonneaux. Les clefs de ces petites voûtes sont fixées aux rencontres des pièces diagonales X (fig. 196).
Notes
(1) Nous avons vu (tome II, p. 156) comment ces fleurs de lis avaient été enlevées pendant la Révolution, puis rétablies, enfin supprimées de nouveau.
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          A la partie antérieure, chaque dais s'ouvre entre les montants SS' (fig. 196) par un arc polylobé surmonté d'une haute accolade qui se profile sur un système d'ornements flamboyants à jour terminés en dentelle à leur partie supérieure. Les montants SS' sont amortis en forme de clochetons, et terminés par en bas-par les doubles pendentifs e e' (fig. 195) qui sont d'une seule pièce rapportée.
          En A, F, G, L (fig. 194), la série des stalles hautes est terminée par des jouées qui, partant du sol, vont rejoindre les dais dont elles forment comme les points d'appui principaux. Elles se composent de deux montants réunis par, des traverses dans lesquels des panneaux sont embrevés, le tout entièrement sculpté, à plein dans la partie inférieure jusqu'à la hauteur de la pièce horizontale D (fig. 195) et à jour, à la partie supérieure.
          En C, D, I, J (fig. 194), les stalles basses sont interrompues par des passages donnant accès aux stalles hautes. Ces passages sont accompagnés; de rampes qui marquent l'arrêt des stalles. Des rampes analogues existent aux extrémités des rangées de stalles basses, en B, E, H, K. Ces rampes sont formés de panneaux sculptés de sujets à personnages en bas-relief, embrevés dans un bâtis, dont la traverse supérieure a une forme ondulée. De petits groupes de personnages sont sculptés aux extrémités supérieures des montants et le long de la traverse supérieure, suivant un même galbe général.
          Le flamboyant des stalles d'Amiens n'a ni la réserve un peu banale qu'a souvent le flamboyant français ni la sèche précision du flamand, ni l'extravagance du germanique. Beaucoup de courbes et contrecourbes, qui ne sont pas toutes des portions de cercles, semblent tracés à main levée, sans le secours du compas (1), d'où il résulte une grande aisance. Il est d'une extrême richesse. D'incomparables motifs d'ornementation végétale sont répandus à profusion le long de tous les principaux motifs d'architecture. La plante est traitée au naturel avec une délicatesse, un fouillé invraisemblables, une variété infinie, une verve endiablée, qui donnent à l'architecture des allures de plante grimpante.
          Bien que la végétation ne soit pas ornemanisée, et qu'elle se comporte toujours comme si elle était naturelle, mais arrangée par un habile fleuriste, la précision botanique est loin d'être toujours scrupuleusement observée, et certaines plantes sont absolument de fantaisie. Il ne faut donc pas vouloir à toute force chercher à établir une botanique de nos stalles et à nommer toutes les fleurs, tous les enroulements de feuillage qui y figurent. Souvent les fleurs ou les fruits n'ont pas le feuillage qui leur convient. Cependant certaines plantes sont bien reconnaissables, telles la variété de pissenlit dite laitron (2), l'acanthe, la passiflore, la vigne (3), le lis, le chou frisé, le houblon (4), un chêne un peu fantaisiste, le lierre, plusieurs variétés de chardon, l'œillet sauvage, la renoncule, l'ancolie, l'aubépine (5), l'osier, des espèces de lanières dentelées qui rappellent certaines plantes marines telles que le varech.
Notes
(1) Nous avons déjà constaté que c'était le même flamboyant que celui du couronnement des clôtures des chapelles XI et XII (travées 13 bc, 14 bc). Voy. ci-dessus, t. II, p. 137. - On peut en rapprocher également plusieurs cadres du Puy et les jolis dais en bois sculpté provenant de mais de procession, qui se trouvent au musée d'Amiens. Le grand portail de l'église Saint-Germain d'Amiens appartient aussi à la même famille.
(2) En picard, lancheron.
(3) C'est une des plantes rendues avec le plus d'exactitude.
(4) Id.
(5) Le long des moulures étroites, il y a souvent des branches d'épine gai serpentent dépouillées de leur feuillage.
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Les pl. LXXXVI et LXXXIX peuvent donner une idée de la délicatesse de l'ornementation végétale et de la manière dont elle se marie à l'architecture. Nous devons une mention particulière à la ravissante guirlande qui court au bas des panneaux du dorsal des stalles hautes, et dont le dessin varie à chaque stalle (pl. LXI à LXV, LXIX à LXXIII), ainsi qu'aux pendentifs feuillus qui alternent avec des pendentifs à personnages le long du dais des stalles hautes, et dans lesquels les bouquets de feuillages sont si habilement et si délicatement chiffonnés (pl. LXXXVI à XCI).
Parfois de petits personnages, des animaux réels ou fantastiques viennent se mêler à l'ornementation végétale, à laquelle ils contribuent à donner de la vie. Un des plus remarquables exemples de ce mélangé est le ravissant petit bout de frise sculpté à l'une des traverses de la jouée L au niveau des accoudoirs dès stalles hautes (fig. 198). C'est un arrangement absolument exquis, à faire envie à nos bijoutiers d'art nouveau.
On peut dire que l'ornementation végétale de nos stalles est le point d'arrivée de, l'ornement gothique parti de la plante ornemanisée du XII° siècle pour se rapprocher de plus en plus de l'imitation de la nature. On ne peut rien voir de plus délicieusement échevelé. A côté de cette exubérante et capricieuse fantaisie, l'ornementation Renaissance est venue s'implanter avec son allure solennelle, et cela à des places déterminées, toujours les mêmes, partant d'une façon parfaitement voulue et réfléchie. Nous en ferons une étude particulière.
Le mélange des deux styles est encore plus grand dans les accessoires des scènes figurées : là, les édifices et les meubles de style gothique sont juxtaposés aux meubles et aux édifices de la Renaissance, à peu près dans une égale proportion. Nous avons vu (1) qu'il n'en est pas de même pour la statuaire : elle est pour ainsi dire encore exclusivement gothique.
Notes
(1) voy. ci-dessus, t. II, P. 91.
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          Cette richesse extrême ne nuit en rien à la clarté. Au milieu dés contorsions capricieuses d'un style flamboyant poussé à ses dernières limites, au milieu de cette luxuriante végétation, les lignes principales qui marquent la structure du meuble sont suffisamment accusées : l'échelle générale est toujours scrupuleusement observée (1). Il en résulte une clarté, une grâce, une harmonie que l'on ne rencontre pas toujours dans les monuments du même, genre. On dirait que nos stalles ont gardé quelque chose de ce qui est une des qualités maîtresses de l'architecture même de notre cathédrale.
          Notons une légère nuance entre le côté nord et le côté sud : le dessin de la grande arcature qui orne les panneaux du dorsal des stalles hautes diffère d'un côté à l'autre : le ruban qui court le long de la traverse L (fig. 195) n'est pas non plus le même des deux côtés (2). Du côté nord les accoudoirs sont souvent ornés de banderoles avec inscriptions : il n'y a pas une seule inscription du côté sud. Du côté nord, les gaines de bois dont on a entouré les colonnes antérieures des principaux piliers de l'église, qui passent à travers les stalles, sont encore de pur style gothique; du côté sud, elles sont en style de la Renaissance et mal raccordées. Mais ce sont des nuances de peu de valeur.
          Dans l'imagerie des stalles, on peut distinguer cinq séries différentes. La première, qui s'étend sur la partie haute des jouées des deux maîtresses stalles 1 et 56, sur les parcloses qui séparent ces deux stalles de leurs voisines, dans les petits groupes qui décorent la partie supérieure de toutes les rampes des passages à travers les stalles basses et enfin sur toutes les miséricordes (3), est consacrée à l'histoire de l'Ancien Testament, de la Création du monde à David, plus l'histoire de Job. Le choix des sujets ne parait pas avoir été fait avec une méthode bien rigoureuse : certains, comme par exemple l'histoire de Joseph, ont été donnés avec un luxe de détails qui suivent parfois la Bible verset par verset, d'autres sont à peine indiqués, d'autres enfin, et non des moins connus, sont passés sous silence (4).
          Dans une deuxième série, formée des bas-reliefs qui garnissent la partie inférieure des jouées des maîtresses stalles 1 et 56 et le dossier de ces mêmes stalles, des bas-reliefs qui garnissent les jouées extrêmes des stalles hautes vers le sanctuaire en F et L, et de ceux qui sont sculptés sur les rampes des       
Notes
(1) Nos artistes ont évité avec raison de placer dans les panneaux du dorsal des stalles hautes de ces grandes figures qui font beaucoup d'effet dans d'autres stalles, comme celle d'Auch par exemple mais qui détonnent absolument avec ce qui les entoure. Le semis de fleurs de lis qu'ils avaient mis à la place, mais qui malheureusement n'existe plus, produisait une note calme, reposant le regard et faisant valoir la richesse du reste.
(2) Du côté sud, le ruban est tailladé. Du côté nord, il ne l'est pas, et il est plus chiffonné.
(3) Il est assez rare de voir des sujets sacrés représentés sur les miséricordes des stalles. Généralement, même dans les plus riches et les plus belles, les miséricordes, comme les appuie-mains des parcloses, ne sont ornées que de sujets de genre ou de fantaisie.
(4) En général, les sujets sur lesquels on s'est le plus étendu, sont les plus populaires, les plus dramatiques et les plus symboliques, ceux qui fournissaient le plus souvent le thème des mystères. L'histoire de Joseph, notamment, eut beaucoup de succès à l'époque où les stalles ont été faites. Elle est aussi développée avec grands détails dans les vignettes des lettres de Simon Vostre et d'Antoine Vérard, desquelles les auteurs de nos stalles n'ont pas été sans s'inspirer.
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passages entre les stalles basses, se déroule l'histoire de la Vierge Marie de sa Conception à son Couronnement, empruntée à la légende et au Nouveau Testament (1).
          La troisième comprend tous les appuie-mains des parcloses entre les stalles. Ce sont de petits sujets de genre ou de fantaisie laissés au choix de l'artiste.
          A la quatrième série, appartiennent les pendentifs et les culs-de-lampe qui reçoivent en avant les retombées des petites voûtes formant le dais continu au-dessus des stalles hautes. Des bouquets de feuillages alternent avec des groupes de personnages dont le choix a aussi été laissé au caprice de l'artiste. L'alternance est combinée de telle sorte qu'à un pendentif de feuillages correspond un cul-de-lampe à personnages et réciproquement.
          Enfin une infinité de figurines, religieuses ou profanes, jetées çà et là à travers l'ornementation des stalles, constituent une cinquième série.
          Il est peu de stalles où la partie iconographique soit développée avec autant d'ampleur. Sauf quelques rares exceptions, les sujets bibliques ou légendaires ne sont pris que dans leur sens littéral, en suivant l'ordre chronologique. Nous n'aurons donc, en général, qu'à les décrire purement et simplement, sans leur chercher d'intentions mystiques ou symboliques.
          S'il est difficile d'admettre qu'un seul artiste ait pu être l'auteur de toute l'imagerie des stalles, il l'est bien plus encore de rechercher par des nuances de styles et de manières à discerner les différentes mains qui ont pu y travailler : On distinguera peut-être des inégalités, quoique bien faibles, dans l'exécution, mais l'homogénéité est telle, aussi bien dans le parti général que dans les moindres détails, qu'il est plus prudent de s'abstenir de toute attribution. A travers la merveilleuse sculpture décorative qui couvre toute l'ossature de la menuiserie, à travers ces inimitables enroulements de feuillages, se mêlent de petites figures traitées avec la même perfection et de la même manière que les sujets historiés des miséricordes ou des culs-de-lampe. Cette sculpture décorative s'allie à l'assemblage de la menuiserie de la manière la plus intime et la plus logique. Nous savons que les huchers sculptaient le bois, et certains dans la plus grande perfection. Mais on ne saurait dire où finit le travail du hucher, où commence celui du tailleur d'images.
          II est intéressant de remarquer que nous avons constaté une discipline à peu près aussi grande dans l'atelier qui a exécuté la statuaire du grand portail au XIII° siècle.
          Nous avons déjà mentionné (2) la parenté évidente de l'imagerie de nos stalles avec celle de la seconde partie de l'histoire de saint Firmin (3) et celle des Vendeurs du temple (4), dans les clôtures. Mêmes proportions, ou à peu près, dans les personnages, même souplesse dans les mouvements et dans les draperies, mêmes types de figures, mêmes costumes, même recherche de l'accessoire et du pittoresque (5). La composition est toutefois généralement meilleure. Il y a notamment dans les bas-reliefs si justement célèbres qui composent l'histoire de la Vierge, quelques petits intérieurs d'un charme indicible et qui font penser aux peintres flamands primitifs.
Notes
(1) L'histoire de Marie est aussi développée à peu prés de la même façon dans les vignettes des Heures de Simon Vostre et d'Antoine Vérard
(2) Voy. ci-dessus, t. II, pp. 94 et 95.
(3) Travée 20-22 a.
(4) Travée 13 b c.
(5) Sur l'identité possible entre Antoine Avernier et Antoine Anquier, voy. ci-dessus, t. IL p. 149, note 7.
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          Dans tous les sujets, bibliques ou non, tous les accessoires, tous les costumes (1), tous les types des personnages, toutes leurs habitudes, tous leurs gestes, sont du temps où les stalles ont été exécutées, c'est-à-dire du premier quart du XVI° siècle. Il en résulte une sorte de travestissement, une bonhomie qui ne détonne pourtant pas avec le texte sacré. Nos artistes ont même été assez loin dans cette voie et, en bons Français, en bons Picards, ils ont placé parfois, même dans les scènes les plus graves le petit côté comique, « le petit mot pour rire » Pendant que, Melchisédech offre son solennel et prophétique sacrifice, Abraham est occupé à faire taire un petit chien qui aboie; Pharaon est à table, cérémonieusement servi par le grand échanson, des chiens (2) et des chats lèchent les assiettes qui gisent à terre; à la mort de la Vierge plusieurs apôtres, pour mieux voir, ou plutôt pour mieux être vus, sont montés sur un banc sous lequel trottinent rats et souris (3).
          Copiant ce qu'ils voyaient autour d'eux, nos artistes nous fournissent donc une mine inépuisable de renseignements sur les mœurs, les costumes et les types de leur temps, les types même, car chaque époque a les siens.
          Mais c'est surtout dans les innombrables sujets de genre répandus dans les appuie-mains, dans les pendentifs et de tous côtés dans l'ornementation des stalles, que nos artistes livrés à eux-mêmes, se sont laissés aller à toute leur verve à tout leur esprit. C'est merveille comme ils ont su exprimer la caractéristique de chaque type, trouver la note juste pour définir un caractère ou une situation, plier le corps humain dans le galbe commandé par la forme du meuble, avec les contorsions les plus variées et parfois les plus cocasses, sans nuire à la correction du dessin, sans cesser d'être vraisemblables. Et ils ont su le faire non seulement pour les sujets de genre laissés à leur choix, mais même pour des sujets bibliques imposés, notamment le long de la traverse supérieure des rampes des passages à travers les stalles basses. En disposant habilement les personnages, les uns debout, les autres assis par terre ou sur des sièges, d'autres couchés, en composant ingénieusement leurs gestes, en leur donnant des tailles inégales, mais jamais disproportionnées ils ont trouvé moyen de faire rentrer dans le galbe uniforme imposé à toutes ces rampes, des groupes d'une vérité étonnante, d'une variété infinie, d'un pittoresque charmant.
          Il est curieux d'observer que les sujets de genre choisis par nos artistes sont à peu près les mêmes que l'on retrouve dans les poésies légères du temps, dans les fableaux surtout, sujets populaires, connus et affectionnés du public. Les métiers, les ménestrels, les gens d'église, la mort et les sujets macabres, le vin, la mangeaille, les sots, le mariage et ses misères, les femmes et leurs défauts, les mesquines ou chambrières, les nourrices, les méraleresses ou sages-femmes; les étuves ou établissements de bains, les grivoiseries souvent grossières et ordurières qui faisaient le bonheur de nos pères, presque tout cela figure dans nos stalles.
Notes
(1) Il n'y a guère d'exception que pour le Christ et les Apôtres.
(2) Dans les stalles aussi bien que dans les clôtures du chœur les artistes ont aimé à représenter des chiens. Le chien était très affectionné de nos pères.
(3) A rapprocher la dame endormie au sermon. de saint Sauve, dans la clôture du chœur (travée 20-22 a).

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          La plupart de ces motifs se retrouvent, il est vrai, un peu partout, mais rarement avec une telle virtuosité, une telle perfection, un tel esprit d'observation.
          Le frottement des mains et des habits a, malheureusement, émoussé les appuie-mains, mais cette usure n'a rien enlevé, dans les lignes générales, de leur crânerie et de leur expression. Les culs-de-lampe, les pendentifs et les autres motifs hors de portée sont conservés à l'état neuf et dans toute la netteté, toute la fleur de leur dernier coup de gouge. Et qu'il est ferme, nerveux, précis, serré, sûr de lui (1)!

Notes
(1) Ajoutons pour être complet que de petites sellettes pour les enfants de chœur étaient fixées jadis le long du plancher en avant des stalles basses. Elles n'étaient sans doute pas contemporaines des stalles, et avaient dû être placées après coup. L'une d'elles portait gravé au couteau, le nom du compositeur Lesueur qui fut enfant de chœur de la cathédrale d'Amiens. Elles ont été supprimées il y a une cinquantaine d'années.

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